WITCH : une vision renouvelée de la femme

NDLR : L’Extrapôle rappelle que les opinions des rédacteurs n’engagent qu’eux et non l’association.

WITCH, Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell. Un acronyme qui fait sourire… mais qui révèle une réalité bien moins drôle. WITCH est un mouvement de plusieurs groupes féministes créé dans les années 1960 aux Etats-Unis. The Witch fait référence à la sorcière, celle qui a été persécutée pendant des siècles en toute impunité, celle qui s’est vu attribuer ce qualificatif sans justification. La sorcière, c’est également la femme émancipée de toute domination quelconque, qu’elle soit morale, physique ou sociétale, elle représente ce que nous serions peut-être si nos aïeules ne s’étaient pas faites éliminer une par une.

Ce thème est exploré par Mona Chollet, une auteure française et journaliste au Monde Diplomatique, dans son livre Sorcières, La puissance invaincue des femmes paru en 2018. Elle raconte dans son ouvrage comment l’image de la sorcière s’est construite dans un système qui refuse à la femme toute possibilité d’indépendance et d’autonomie au vu des normes implicites qui lui sont conseillés de suivre. La figure emblématique de la sorcière fait peur. Mais la véritable question est d’où vient cette peur ?

Premièrement, la question de l’apparence, la sorcière se laisse vieillir sans chercher à le cacher, et sans honte. Elle rejette donc les normes de beauté. En outre, cette dernière n’est pas mère, elle a donc refusé, par choix personnel, la maternité, ce qui va à l’encontre de l’incitation générale. De plus, elle est célibataire, et par conséquent, n’a pas choisi le mariage, mais la liberté d’aimer autant de fois qu’elle le souhaite. La sorcière est donc aux antipodes des attentes stéréotypées de la société.

L’idée, serait-elle donc de prôner un retour de la figure libre de la sorcière dans la société ? Oui, très certainement, ce serait souhaitable. Certaines sont déjà à l’œuvre pour déconstruire les attentes sociales comme l’influenceuse Sophie Fontanelle qui arbore une superbe chevelure blanche, tel un pied de nez à l’industrie des teintures capillaires. L’idée semble donc cohérente de faire de la sorcière la nouvelle égérie du féminisme mondial. Une image qui rassemble et qui parle à tous, et un concept porteur : la réhabilitation de la sorcière dans notre société. 

D’autres ont réfléchi également à la question des attentes sociales autour du comportement que les femmes devraient adopter. Dans King Kong Théorie, Virginie Despentes expose une dichotomie importante, entre la femme « idéale » qui correspond à des idées attendues et toutes les autres qui ne cochent pas toutes les cases et qui par conséquent s’approchent de la sorcière ou autrement dit de la femme à exclure, à cacher, ou à masquer… 

A titre d’exemple, au Moyen-âge, lors des chasses aux sorcières, les médecins récupéraient les écrits et les savoir-faire de ces dernières – qui étaient en vérité plus guérisseuses qu’ensorceleuses – et faisaient en sorte de les écarter de la société (de manière assez radicale). Aujourd’hui la femme qui s’émancipe du cadre est, elle aussi, mise au ban de la société. Un exemple récurrent :  la prostitution. Le principe est simple : une femme décide de se faire rémunérer en échange d’un acte sexuel. Le problème étant que ces dernières sont exclues, jugées constamment, et dévalorisées. Or si elles font ce métier cela signifie qu’il est rentable, donc qu’il y a un marché avec des consommateurs qui sont également des individus intégrés à la société. Alors pourquoi rejeter et stigmatiser les prostituées et non les clients ? Virginie Despentes évoque l’hypocrisie autour de ce milieu et cite Gail Pheterson dans son livre le Prisme de La Prostitution « Soulignons que celles ou ceux qui demandent de l’argent en échange de services sexuels sont définis à travers leur activité comme « prostitués », un statut illégitime, voir illégal, alors que ceux qui paient pour le sexe sont rarement distingués de la population masculine en général ».  

On se retrouve ainsi dans un schéma similaire à celui du Moyen-Age, les femmes sont spoliées lorsqu’elles agissent contre les cadres décidés. Il y a 200 ans, les guérisseuses étaient exécutées alors que leurs actes étaient similaires à ceux des médecins voir même plus efficients. Aujourd’hui, les femmes sont marginalisées et stigmatisées dans une relation commerciale qui implique deux parties alors que les hommes s’en sortent sans préjugé. Virginie Despentes, écrit par ailleurs « Le seul point commun que j’ai pu trouver entre toutes les filles que j’ai croisées, c’était bien sûr le manque d’argent, mais surtout qu’elles ne parlaient pas de ce qu’elles faisaient. Secret de femme ».   Pourquoi la femme subit-elle ses pressions de ne pas pouvoir en parler par peur du rejet et de la stigmatisation ? D’ailleurs cette répulsion à en parler s’applique tout autant envers les hommes qu’envers les femmes. La peur d’être jugé, car on ne rentre pas dans le « droit chemin » rejoint l’histoire des sorcières qui ne convenaient pas aux normes de l’époque en étant trop indépendantes et trop savantes. D’où le sentiment que les attentes de la société ne correspondent pas à une réalité ou correspondent à un désir de réalité fantasmé auquel on veut nous forcer à adhérer. Pourtant ces normes sont omniprésentes et régissent nos actions peut-être plus qu’on veuille le croire. 

Ainsi, Goffman dit que la société est une pièce de théâtre dans laquelle chacun joue son rôle. Ce postulat doit nous pousser à nous interroger sur la ligne qui sépare notre émancipation propre et celle instituée par ce rôle. Par exemple, je vous écris là un article sur la position de la femme dans la société en défendant l’idée que celle-ci doit s’arracher des attentes, néanmoins une des questions qui se pose est : est-ce qu’on n’attend pas de moi d’être féministe aussi d’une part ? Sous-entendu, choisir un sujet féministe pour ce premier article est en soit aussi original que l’énième reportage du JT de 20h sur l’affluence sur les plages du sud en période estivale. 

En effet, aujourd’hui qu’est la norme à ce sujet ? Si on doit demander à une femme si elle se considère comme féministe, qui répondrait que non, elle ne l’est pas ? Personne ou du moins quasiment personne. Alors certes, cette conclusion peut conduire à deux explications. La première étant que cette réponse est le résultat de multiples années de bataille pour aboutir au fait que le féminisme est devenu une cause revendiquée et soutenue par toutes les femmes. La seconde relativement moins positive, explique que l’intériorisation de ce sujet de société a conduit à l’intégration du féminisme comme norme dans l’idéal féminin. Mais cela reste une norme réglementée, être une féministe dans cette nouvelle conception de l’idéal féminin, signifie juste soutenir le mouvement et non y participer activement. 

Ces nuances que doit intérioriser la femme idéale sont particulièrement bien décrites par Virginie Despentes : « Parce que l’idéal de la femme blanche, séduisante mais pas pute, bien mariée mais pas effacée, travaillant mais sans trop réussir, pour ne pas écraser son homme, mince mais pas névrosée par la nourriture, restant indéfiniment jeune sans se faire défigurer par les chirurgiens de l’esthétique, maman épanouie mais pas accaparée par les couches et les devoirs d’école, (…) ».  Ce portrait fait perdre la tête et notamment par sa justesse car qui ne se retrouve pas dans certains passages, qui n’a pas essayé d’être cette femme, ou qui n’a pas rêvé de cette femme ?

Ainsi, il semble nécessaire de s’interroger sur les causes de nos actions, et de nos choix. Qui décide ? Nous ou une idée de nous qu’on aimerait atteindre ?  C’est pourquoi l’image de la sorcière est intéressante car elle offre une nouvelle source d’inspiration pour nous guider à travers cette réflexion. La sorcière refuse ces nuances, et demande simplement que l’on respecte ses choix, qu’elle choisisse de vieillir naturellement ou non, d’être mère ou non, de se marier ou non. Ainsi, la sorcière dans son essence est la femme libre et débarrassée de cette image négative qui accable celles qui s’écartent un peu trop des sentiers battus. Etre une sorcière, c’est donc dire la vérité sur soi.  

Bibliographie : 

Chollet Mona, Sorcières, La puissance invaincue des femmes, 2018, Editions La Découverte, Paris

Despentes Virginie, King Kong Théorie, 2006, Editions Grasset 

Goffman Erving, Les rites d’interaction, 1967, Les Editions de Minuit, 1974

Laisser un commentaire