Violence et Culture : le paradoxe français

« Nous avons la culture de la violence ». C’est avec ces mots que Robert Badinter tente d’expliquer la violence politique, reflet du malaise social, qui touche notre pays depuis désormais plus d’un an. Mais comment l’homme qui a aboli la peine de mort en France, près de 10 ans après un âpre combat, en une journée d’octobre 1981, peut-il clamer que la violence politique fait partie de la culture française ? Comment l’homme qui s’insurge contre les violences, symboliques ou non, commises lors des manifestations, peut-il affirmer que nous avons la culture de la violence ?

Étymologiquement, la culture renvoie à l’ensemble des savoirs-faire, des traditions et des coutumes propres à un groupe humain, ce qui pose alors la question suivante : peut on véritablement lier violence et coutume française ?

Ici, la violence renvoie à l’usage de la force dans la contestation sociale, dans la répression des conflits, et clamer si fort que nous avons la culture de la violence peut surprendre, alors même que la France est une République démocratique. 

La liberté syndicale, la liberté d’expression et le droit à manifester, pour ne citer qu’eux, ne sont-ils pas assez d’armes qui devraient nous permettre d’éviter le recours à la violence ? Le Grand Débat National, lancé en janvier 2019, en est d’ailleurs la continuité; nous nous réclamons bel et bien être un pays où le dialogue et les expressions individuelles, ou collectives, l’emportent sur la violence.

Et pourtant, au regard de l’Histoire française, il apparait de façon assez évidente que tout s’est gagné par le combat plus que par le débat, par l’affrontement plus que par le compromis. 

Ce n’est donc pas un hasard si un aussi habile orateur que Robert Badinter a choisi ces mots, « culture » et « violence ». Si la figure même de l’anti-violence s’en réclame, c’est que dans les faits, en France, la culture politique est imprégnée de cette violence qui, bien souvent, s’avère efficace.

Déjà au XIVème siècle, les Jacques, ces paysans las de vivre dans la misère, mais surtout, las de vivre dans un pays qui souffre de la domination anglaise et qui a perdu sa souveraineté, lancèrent la première des Jacqueries. Cette première révolte fut emmenée par Jacques Bonhomme et dirigée contre les seigneurs féodaux, accusés de ne plus suffisamment protéger leur royaume. Si les seigneurs massacrés et les femmes violées ne sont plus là pour en témoigner, elle fut bien d’une extrême violence.

C’était il y a 7 siècles et, pourtant, certains n’hésitent aujourd’hui pas à comparer ces révoltes à celles menées par les Gilets Jaunes. Si le rapprochement semble assez osé, il n’en demeure pas moins que ces Jacqueries ont donné naissance à de très nombreuses révoltes violentes, venant conforter l’idée selon laquelle la violence paie. 

Aussi, la République dans laquelle nous vivons est aussi chère à nos yeux que le combat pour l’obtenir fut violent. Les centaines de milliers de morts provoqués par les guerres révolutionnaires en témoignent malgré eux. La Guerre de Vendée et ses 17 000 tués aussi.

La question de la légitimité de cette violence, aussi passionnante mais clivante soit-elle (demandez à nos chers Camus et Sartre), n’est pas le sujet du jour. Ici, ce sont les moyens et la fin qui nous intéressent, et la violence a bien permis l’apparition de la Première République. 

Nous pourrions encore évoquer de nombreux exemples dispersés à travers les époques, rébellions huguenotes, insurrection des camisards, mai 68 et même Notre-Dame-des-Landes : tous semblent indiquer que tout s’obtient par le combat. Ne parle-t-on d’ailleurs pas de lutte pour désigner des actions revendicatrices ? Revendications et violences semblent donc historiquement profondément liées.

Si pour Lao Tseu « le plus grand conquérant est celui qui sait vaincre sans bataille », il semble que pour notre peuple français, on ne conquiert que par la bataille. Dès lors, devons-nous nous en inquiéter ?

L’usage perpétuel et inopiné de cette violence n’est évidemment pas souhaitable, d’autant  plus que nous vivons désormais dans un État de droit où le cadre légal doit nous permettre de faire respecter les droits de chacun. Pour en revenir à Robert Badinter, il poursuit son intervention en affirmant qu’aujourd’hui, dans une démocratie apaisée, « ce n’est pas l’affrontement qui doit régner, mais le droit ».

Nous ne pouvons faire abstraction de ce poids indéniable du passé, de cette « culture française » mais pour autant, nous devons l’appréhender de manière optimale. 

La violence verbale de plus en plus courante dans notre société : un tour sur Youtube et vous tombez sans trop d’efforts sur le « best of des CLASH politiques de 2019 », et si ça ne vous suffit pas, encore un petit effort et vous pouvez vous délecter ou vous répugner face aux clashs de la télé-réalité. Cette violence verbale est peut être l’origine même de cette violence des actes. Il faut, dit-on souvent, mettre en accord nos paroles et nos actes. Mais je doute fortement que les clashs de 1358 furent le déclencheur des Jacqueries. 

Ainsi, limitons ces joutes verbales rarement glorieuses pour privilégier de véritables débats démocratiques, tout en nous souvenant que, s‘ils n’aboutissent pas, « la violence aux mains du peuple n’est pas la violence, mais la justice » (Eva Peron).

Yrieix Lavaud

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