Tabula rasa urbaine et politique

Athènes, Grèce méridionale, sur les bords de la mer Égée, cinquième siècle avant notre ère.

Un amas rocheux s’apprête à changer le cours de la société occidentale. 

Le dernier des Pisistratides, Hippias, a été chassé. Une nouvelle forme de pouvoir partagée par les citoyens s’établit, la dēmokratía. Bien. Mais l’établissement de ce nouveau système nécessite une implantation physique dans la cité, aussi bien en terme de logistique qu’en valeur de symbole. Les citoyens ont besoin de lieux spécifiques pour se réunir, débattre et donner vie à ce système. Une extension urbanistique est ajoutée à Athènes aux pieds de l’Acropole, ancienne résidence des Tyrans. La chambres du bouleutérion est construite mais la plus grande assemblée reste l’ekklesia, installée à l’air libre sur l’agora puis sur la Pnyx. La place publique au sens de lieu politique et de dialogue est née.

La place se dégage d’un rôle commercial, elle reste un espace de rencontre mais un espace synonyme de luxe. Luxe de pouvoir garder un espace libre au cœur de la cité, dans les remparts, sans rentabiliser directement cette terre. Mais ce luxe est désormais commun, propriété des citoyens et non plus la panache d’un singulier. C’est cette valeur programmatique que l’on donne à cet espace qui le démarque des autres places publiques. 

En effet toutes les civilisations possèdent des places publiques. Mais aucune ekklesia n’a jamais siégé sur la place Tiananmen. Cette dernière occupe pourtant le même poids que la Pnyx dans l’appareil politique chinois. Elle est depuis plus de 600 ans l’épicentre du pouvoir, cherchant à en refléter sa grandeur et sa stabilité. Les places publiques ont donc pour valeur universelle d’être les vitrines du système politique mis en place. Elles sont une démonstration de force et de puissance, elles dégagent une valeur symbolique forte et peuvent très bien servir de vecteur de servitude.

Si son initiateur est singulier, la place est despotique, s’il est pluriel, elle est démocratique.

Pourtant, même les places despotiques et les sociétés les plus rigides qu’il soit, présentent des failles.

La valeur symbolique cherchée par les despotes peut se retourner contre eux, la place n’est alors plus le lieu des parades militaire et de la stabilité du pouvoir en place, elle devient le terreau des révoltes, cherchant à briser ce symbole. La même place Tiananmen est devenue durant 1989 le siège d’une ekklesia éphémère. La valeur politique peut ainsi être éclipsée par la valeur primitive de la place, comme lieu de rassemblement. Priver un peuple de place revient à l’amputer d’une majeure partie de son libre-arbitre. 

Et quid de notre époque contemporaine ? La société a-t-elle toujours besoin de ce rapport primaire à autrui, de ces espaces dégagés dans les tissus urbains et ruraux afin de faire vivre leur système politique ?

L’avènement d’internet peut être interprété comme la mise en place durable d’une place publique virtuelle, où chacun peut débattre sans prendre la peine de se voir. Oui mais cette peine manque cruellement aujourd’hui. Les phénomènes d’entre soi numériques tuent le débat. Cette absence de pluralisme idéologique est atténuée dans l’espace publique. On ne peut ignorer totalement une manifestation extrémiste dans sa rue alors que sur internet, nos cookies le peuvent.

De plus, ce contact physique semble être nécessaire dans le développement des idées, encore aujourd’hui. Des manifestations comme nuits debout rappellent que la place publique reste un foyer de démocratie et montre cette nécessité de revenir vers l’autre dans les temps sombres qui ont succédé aux évènements terroristes de 2015. L’humain reste humain, une entité ancrée dans une réalité et qui a besoin de cette dernière, encore plus lorsqu’il souhaite vivre en groupe.

Faisons donc des tabula rasa au sein de nos villes, laissons les gens se rencontrer librement sur les places. Une démocratie saine laisse ses places libres, ces dernières étant les reflets de la société qui la parcourt.

Leo Perrin

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