Heidegger (1889-1976) développe l’idée que l’homme est un être temporel, doué de mémoire pour se souvenir du passé, et en capacité d’imaginer, de prévoir son avenir, et agir en fonction de ces prévisions. Or, ce passé, car jamais idéal, peut être un poids, voire un fardeau, et cet avenir, nous autres coutumiers de concours et partiels en faisons l’expérience, est source d’inquiétudes, d’angoisses, de peurs. Donc, nous sommes cernés. Comme la mer ne peut être apaisée entre Charybde et Scylla, notre pauvre présent, ainsi pris en tenaille, ne peut être tranquille, et sera toujours apeuré.

La peur est l’ennemi principal de l’ataraxie, absence de trouble intérieur, et objectif ultime de la philosophie d’Epicure (-342 ; -270). Pour s’en débarrasser, elle rappelle, et il ne faut pas être philosophe pour le comprendre, que le passé est passé, et immuable. En revanche, ce qui demande plus de sagesse, est d’agir en conséquence, de ne pas se laisser dévorer par ses chimères : regret, injustice, désir de vengeance et autres passions tristes, sans pour autant les oublier.

Les choses se compliquent pour l’approche du futur. Epicure est un atomiste (…au IV siècle avant notre ère !), il considère que la matière est faite d’atomes invisibles à l’œil nu, ne se déplaçant pas de manière verticale, mais avec un léger angle de déclinaison, appelé clinamen (étymologie de déclinaison). Ce clinamen est à l’origine de l’indéterminisme du monde, de son hasard, de la liberté des corps, et explique les phénomènes par des agencements précis d’atomes.
Cela nous semble être une évidence, mais à l’époque du Jardin d’Epicure, c’est une révolution. La Grèce Antique est une civilisation religieuse. Point de phénomène sans une explication divine : la foudre, colère de Zeus, une mer agitée celle de Poseïdon… pour les éviter, les sacrifices sont fréquents et primordiaux, les temples sont les plus belles structures des cités, afin de faire protéger ces dernières par un dieu (Athènes et Athéna sont le meilleur exemple), dieux qui ne sont pas métaphysiques, mais physiques comme vous et moi, et peuvent interagir directement avec les hommes, et même avoir des aventure avec eux (à cet instant, la reconversion traverse bien des esprits). Une philosophie de l’avenir ne pouvait alors, omettre les dieux de son raisonnement… jusqu’à Epicure. Grâce au clinamen, l’avenir est objet d’incertitudes permanentes, qu’il est vain de vouloir le prédire comme il vain de vouloir changer le passé.

Ne reste donc, que deux certitudes : l’instant que nous vivons, et… la mort ! Dernier obstacle dans la recherche du bonheur, et en tant que phénomène atomique, définie par celui-ci, Epicure écrit cette phrase à se tatouer sur le bras :

« La mort n’est rien pour nous »

Epicure

Oui, elle n’est rien, simplement parce que si elle est, je ne suis pas, et si je suis, elle n’est pas. Déplions, le mort n’a pas conscience d’être mort, de la même manière que le vivant ne peut l’avoir, puisqu’il est vivant. Nous ne rencontrons jamais véritablement la mort, seulement la douleur, la maladie, le cadavre,… mais pas la mort. Ce qui nous trouble c’est donc davantage l’idée que l’on se fait de la mort. Et c’est la une grande leçon épicurienne et stoïcienne :

« ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, ce sont les opinions qu’ils en ont »

Epicete

Et voici, le présent libéré. Cette approche temporelle d’Epicure se trouve parfaitement résumée dans le fameux vers d’Horace : « Carpe diem » cueille le jour, dont on oublie souvent la suite « quam minimum credula postero », sans te soucier du lendemain !

Ambroise Puy

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