Une Histoire du 10 mai 1981

Le temps était frais au matin du 10 mai 1981 et au journal télévisé de la mi-journée sur Antenne 2, Alain Gillot Pétré alors présentateur météo refuse même de présenter une carte de température : celles-ci sont peu fiables et peuvent changer au gré des grains. 

« En mai, fais ce qu’il te plait » disait-on et pourtant, l’atmosphère est instable ce jour-ci, un orage frappe bien la capitale et la France entière en cette fin de semaine, en cette fin de règne. Ce soir-là, à 20h, les Français découvrent sur leur téléviseur le crâne, les yeux, le nez et la bouche de leur nouveau président. Tel un store qui se ferme, le visage du nouvel Homme de la République se dévoile, le visage d’un espoir incarné s’offre à une audience tantôt affolée, tantôt enjouée. Les mots qui vont diviser la France sont prononcés par Jean Pierre Elkabbach : « François Mitterrand est élu président de la République ». 

15 714 598 contre 14 647 787. Ce sont 1 066 811 voix qui vont donner la victoire à la gauche, une première depuis plusieurs décennies, la première fois sous le régime conçu par le Général De Gaulle. Demander de raconter le 10 mai 1981 c’est se replonger il y a 40 ans, dans une France que nous connaissons dans les films et les livres, à travers les albums de nos parents et que nous écoutons de temps en temps. Pour vous dire, Edouard Philippe n’a que 9 ans et le lendemain il retrouvera les bancs de l’école primaire Michelet de Rouen.

Pour nos parents et grands-parents, cette date est ancrée dans leur mémoire, cette soirée reste un souvenir implacable dont ils ne sauraient oublier la saveur. Une saveur bien particulière puisque si pour certains le 10 mai est le premier jour d’une nouvelle ère radieuse et synonyme d’espoir, de renouveau et de liberté, pour d’autres il est bien plutôt question de drame, de cataclysme, du premier jour d’un long deuil. 

Il y a donc au moins deux histoires pour cette journée, au moins deux récits. 

Le premier est celui du soulagement, de la joie, de l’espoir. Rue Solférino, au QG de campagne de François Mitterrand, on danse, on chante, on célèbre la victoire et on loue le changement à venir. Des célébrités s’y sont immiscés, on y retrouve Annie Girardot mais aussi Coluche, lui aussi était candidat avant de se retirer. Il dit alors, « le 10 mai ce n’est pas un bon jour pour les rois, il y en a deux qui sont morts ce jour-là : louis XV et Giscard ». L’heure est à l’amusement, pour le moment tout est léger, tout est à fêter mais tout est à faire. 

Plus tard dans la soirée, véritable symbole de cette élection charnière, près de 200 000 personnes se regroupent à la Bastille. Michel Rocard est de la partie, saisie le micro et s’exclame « A partir de demain matin s’entreprend des jours nouveaux. Nous avons tous combattu, espéré, rêvé. Nous voulons tous que ce pays change. Désormais n’être pas seulement citoyen le dimanche quand on vote et sujet là où on travaille mais voir la démocratie aller jusque sur les lieux du travail. Désormais que nos conditions de vie de salaire, de rémunération, de travail soient négocier vraiment. Désormais, devenir citoyens actifs à part entière ». François Mitterrand lui s’exprime à la télévision et dit : « cette victoire est d’abord celle des forces de la jeunesse, des forces du travail. Elle est aussi celle de ces femmes, de ces hommes, humbles militants pénétrés d’idéal. Je mesure le poids de l’histoire, sa rigueur, sa grandeur. » Et pourtant, l’histoire il vient de la marquer au fer, sur les Champs-Elysées, partout dans les rues de la capitale, partout dans les rues du pays, 52% des Français célèbrent. Mêlant la Marseillaise à L’Internationale, des drapeaux tricolores à quelques drapeaux rouges, la soirée est pluvieuse mais l’on entend pour autant « Mitterrand, du soleil !». On le sait, demain on en parlera partout dans le monde. La gauche a gagné, la gauche a gagné la France. Les 68ards eux aussi ont regagné leur jeunesse, ils l’auront eu leur gauche au pouvoir. Mais à 1H30 du matin dans la France déchainée, l’orage gronde encore, la foudre s’abat même sur l’arc de triomphe. Derrière la lumière des éclairs éclatant la France en deux, se trouve la seconde histoire.

Elle est moins joyeuse, moins optimiste, moins radieuse que la première, mais elle est bien présente et de nombreux français n’ont pas partagé l’euphorie de la victoire. Rue de Marignan, au QG de campagne de Giscard, le silence est morbide, l’atmosphère ne trahit pas les cœurs déchirés d’une jeunesse enragée. En colère oui, ils s’écrient de toute voix « Mitterrand foutu, les giscardiens sont dans la rue ». La révolution semble presque devenir un concept de droite ce soir-là ! Les hommes du parti sortant sont obligés de retenir leur attention et demande aux jeunes de ne pas se regrouper et de ne faire aucune manifestation publique. Nous ne sommes pas encore au fameux « au revoir » de Giscard qu’il prononce le 19 mai, mais c’est tout comme : les pleurs et les désillusions sont nombreuses. 

Dans les familles françaises, l’heure est à l’inquiétude, on craint l’arrivée de chars de Moscou, une paranoïa s’installe, les vieux démons resurgissent. Certains décident de partir, ils iront en Suisse, en Belgique, loin pourvu que les socialistes n’y soient pas. D’autres s’empresseront le lendemain de retirer leur argent de leur caisse d’Epargne. L’avenir n’a rien d’engageant pour ces derniers. Aux Etats-Unis, on dit que ce sont les communistes qui ont remporté les élections. Là-bas ce qui n’est pas capitaliste tombe nécessairement dans la seconde et stigmatisée communiste révolutionnaire. Certains américains nuancent en disant qu’au moins Mitterrand est qualifié, il faut dire que quelques mois plus tard ils éliront pour président un acteur de cinéma.  

Et puis finalement, l’histoire du 10 mai 1981 et le récit qui existe autour de ce jour n’est pas binaire, il ne peut pas l’être. Il est multiple, et est celui des ouvriers qui se sont vus pour la première fois attribués l’espoir d’une expression politique, d’une refonte de la société qui jamais ne leur a donné autant qu’ils lui apportaient. C’est aussi celui des sceptiques qui se sont finalement laissé convaincre par l’aura et le charisme de l’heureux élu. C’est aussi bien sûr celui des traumatisés et des brisés de ces élections mais c’est surtout le récit d’une France en pleine transformation, en pleine mutation. C’est le récit d’une France qui aspire à de nouveaux projets, à de nouvelles ambitions. C’est le récit d’une France qui respire et qui encore peut faire volteface. Partout ailleurs dans le monde, l’heure était à la révolution libérale. Et d’ailleurs cette victoire, on se le demande déjà, est-elle la victoire du socialisme ou de l’anticapitalisme ? Pour ainsi dire, la Rose ou le poing ? 

D’ailleurs la guerre est lancée, à la fin de son discours devant la foule immense à la Bastille, Michel Rocard conclut bien avec ces mots : « ceux d’en face ont perdu le pouvoir politique, la présidence de la République et tout ce qu’elle représente. François Mitterrand sera sûrement à la hauteur de sa tâche, mais il ne vaincra pas s’il est seul, vous le savez déjà. La droite n’a pas perdu encore le pouvoir économique, pas non plus encore le pouvoir d’influence et d’information, elle se battra ». 

Le 10 mai est pour certains une fin, pour d’autres un début. S’il y a une chose qu’il n’est pas, c’est d’être anodin. Il avait promis des lendemains qui chantent, pourtant, à son premier, le 11 mai Bob Marley s’éteint. Le deuil qui suit tout juste la victoire ne sera pas le seul : il y aura aussi le deuil des espoirs. 

Guillaume POUGNY