Turquie, acteur majeur d’un nouveau bloc face à l’Occident ?

« Beaucoup reste à faire pour ouvrir un dialogue sincère avec la Turquie », reconnaît le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell. En effet, les décisions d’Ankara surprennent le monde occidental depuis déjà de nombreuses années, refroidissant les relations jusqu’à rendre surprenante la moindre coopération diplomatique. Pays frontalier de la Bulgarie, Grèce, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan, Syrie, Irak, Iran, la Turquie ne vole pas son surnom de carrefour des civilisations car en effet, elle est au croisement de différents pôles mondiaux cruciaux, et donc, par conséquent, un enjeu majeur dans les relations internationales. Autrefois proche du monde occidental au 20ème siècle, l’Anatolie rentre aujourd’hui dans une série de décisions qui s’opposent frontalement à l’Occident au profit de la Chine, de la Russie, et de l’Eurasie plus généralement. Achat de matériel militaire russe au détriment des Etats-Unis en 2019, coopération économique importante avec la Chine dans le cadre des « Nouvelles routes de la soie », lutte contre les forces kurdes dans le conflit syrien, rivalité avec la Grèce et Chypre au sujet des frontières maritimes, dénonciation du gouvernement français au sujet des caricatures… Les éléments sont nombreux et montrent de toute évidence une tendance pour ce pays à se tourner vers de nouveaux acteurs. Toutefois, sommes-nous réellement en capacité d’affirmer que la Turquie s’apprête à rejoindre un nouveau bloc géopolitique aux côtés de la Russie et de la Chine en opposition à l’Occident ?

Turquie et Occident au 20ème siècle

La Turquie moderne, c’est-à-dire la république turque mise en place lors de la chute de l’Empire Ottoman, s’est occidentalisée brutalement dans les années 20 sous la direction de Mustafa Kemal Atatürk. Sur le plan culturel et religieux, les changements sont radicaux et tendent à se rapprocher des sociétés occidentales. Laïcité ajoutée à la constitution, fin de la reconnaissance de l’Islam en tant que religion officielle de la nation, à ceci s’ajoute également un changement d’alphabet au profit de l’alphabet latin. De plus, il met en place une réformation des textes juridiques par l’adoption de nouveaux codes civil, criminel et commercial, inspirés des codes européens. De nouveaux droits apparaissent par la même occasion comme le droit de vote des femmes, la prise en charge du mariage civil par l’Etat, et bien d’autres. Cette occidentalisation de la Turquie se reflète également sur sa politique étrangère tout au long du 20ème siècle. Le pays cherche à se consolider auprès du bloc de l’ouest dans un cadre de guerre froide. En 1952, elle intègre l’OTAN. Dès juillet 1959, la Turquie demande un accord d’association à la Communauté économique européenne (CEE), démarche qui aboutit en 1963. Elle candidatera également pour une entrée dans l’Union Européenne en 1987, élément de négociation au point mort aujourd’hui qui est au cœur des dissensions entre l’Europe et Erdoğan. La Turquie sera le seul pays musulman à soutenir la France dans la guerre d’Algérie, et également le premier à reconnaître l’existence d’Israël. Elle acceptera par la suite le pacte de Bagdad en 1955 visant à fédérer au Moyen- Orient face à l’influence communiste de l’URSS dans un cadre de guerre froide.

Le tournant à 180° : Une nouvelle direction donnée à la diplomatie turque

A l’intérieur comme à l’extérieur, la Turquie est, tout au long du 20ème siècle, sur une voie visant à se rapprocher le plus possible des sociétés occidentales ainsi que du bloc de l’Ouest. Depuis la fin de la guerre froide, elle conservera pendant une certaine période son rapprochement vers l’Ouest. Dès 2003, Erdoğan, créateur du parti politique AKP, parti d’idéologie nationaliste, conservatrice, et islamiste, est élu à la tête de l’Etat. Dans un premier temps, le parti se montre plutôt réformiste (négociations avec les Kurdes) mais à partir des années 2010, Erdogan fait craindre un tournant autoritaire. Des manifestations sont réprimées en 2013 faisant quelques morts et de nombreux blessés, neutralisation des kémalistes dans l’administration, retour en puissance de l’aspect religieux. Lors de la tentative de Putsch ratée en 2016, Erdogan constate le manque de soutien de l’Occident et par opposition, l’appui officiel et instantané de Vladimir Poutine.C’est un événement clé du changement radical de position de la Turquie. Membre de l’OTAN, Erdogan s’attire la fureur de Donald Trump lorsqu’il achète des systèmes anti-missiles S400 à la Russie. Dans la même idée, il s’oppose aux forceskurdes dans le conflit syrien alors que celles-ci étaient soutenues et financées par l’occident. Assez récemment, elle s’oppose également à la Grèce et à Chypre dans la méditerranée orientale dans le but d’exploiter des zones très riches en hydrocarbures. L’Union Européenne reste timide face à ces attaques du fait de l’atout stratégique de la Turquie : Les migrants (4 millions environ). De fait, elle sert de point de passage pour des millions de réfugiés qui veulent se rendre en Europe. Erdogan possède donc une carte importante à jouer et menace régulièrement l’Europe de les laisser traverser, ce qui constitue un élément de négociation majeur dans le contexte actuel.Ces nombreux conflits détériorent de toute évidence la relation entre les pays occidentaux et la Turquie, et semblent également créer des rapprochements, notamment avec la Russie et la Chine. Erdogan essaie donc de trouver « la propre voie de la Turquie » dit-il, sur l’échiquier international, n’hésitant pas à tourner le dos aux occidentaux pour s’allier vers de nouveaux acteurs puissants dans un monde devenant multipolaire.

Vers un nouveau bloc opposé à l’Occident ?

Turquie et Russie

Le soutien de Vladimir Poutine lors du coup d’état marque un rapprochement incontestable. Toutefois, malgré les achats d’instruments militaires et l’interdépendance au sujet des hydrocarbures, les deux nations s’opposent encore sur de nombreux sujets. Sur le dossier Syrien, Poutine soutient Bashar al-Assad alors qu’Erdogan apporte son aide à la rébellion arabe. Ils s’opposent également indirectement dans le conflit Libyen où Moscou soutient le Maréchal alors que la Turquie soutient le gouvernement de Tripoli. La Russie et la Turquie sont donc pris dans une guerre d’influence au Moyen-Orient, guerre suscitant de nombreuses tensions et désaccords. Plus récemment, on voit également cette opposition apparaitre dans le cadre du conflit au Haut-Karabakh opposant l’Arménie à l’Azerbaïdjan. Lorsque la Russie essaie de jouer le rôle de médiatrice, tentant d’apaiser le conflit, Erdogan épaule ouvertement l’Azerbaïdjan en envoyant des mercenaires et des moyens militaires. Ces intérêts divergents demeurent un obstacle à l’apparition d’un bloc turco-russe qui reste, pour lemoment, très improbable. Les deux pays collaborent ouvertement lorsqu’ils ont des intérêts communs, mais aucune volonté d’alliance profonde ni d’hostilité ouverte et systématique vers le monde Occidentale semble exister. Bien aucontraire, c’est plutôt une guerre d’influence qui existe entre les deux pays, l’un tentant systématiquement de prendre le dessus sur l’autre.

Turquie et Chine

En 2019, la Chine est le 3ème partenaire commercial de la Turquie. La Chine achète des minerais et lui vend des biens de consommation. La Turquie a pour objectif d’augmenter les IDE (investissements directs étrangers) chinois et asiatiques afin de stimuler son économie. La situation budgétaire turque actuelle est peu favorable à la croissance, d’autant plus avec la pandémie qui frappe le monde depuis 2020. Le chômage est à 14% et l’inflation ne cesse d’augmenter, la question économique est un véritable défi pour Erdogan et il compte bien sur la Chine pour essayer de redresser la pente. Pékin a par ailleurs déjà montré sa capacité à soutenir le pouvoir turc face à ses difficultés économiques. En 2018, la banque d’État ICBC (Industrial and Commercial Bank of China) fait un prêt de 3,6Mds de dollars à la Turquie pour soutenir ses projets énergétiques malgré une perte de valeur colossale de la monnaie turque dans la même période. La Chine représente une voie très attractive pour la Turquie, elle soutient son développement économique sans que le président Erdogan ait à se plier aux pressions occidentales, ce qui fait d’elle un partenaire précieux.

Les « Nouvelles Routes de la Soie » chinoises sont un autre élément-clé du rapprochement entre Pékin et Ankara. Le président Erdogan l’a déjà exprimé officiellement lors d’une visite en Chine en 2015, Ankara voit très favorablement tous les investissements chinois, d’autant plus dans le domaine des infrastructures logistiques et industrielles. Pour Pékin, la Turquie est le point central des « Nouvelles Routes de la Soie » pouvant relier l’Europe et la Chine sur le plan ferroviaire. Depuis 2019, il est possible pour un train de marchandises d’aller directement de Xi’an, ville située au centre de la Chine, vers l’Europe grâce au tunnel de Marmaray financé par les Chinois. Des investissements sont également faits sur des centrales thermiques (Honutlu) mais également sur les ports turcs.

Toutefois, si l’on constate un rapprochement économique évident, l’alignement entre les Pékin et Ankara reste pour le moment une fiction. Les Chinois sont gênés de la politique expansionniste d’Erdogan en Méditerranée orientale. Par ailleurs l’implication de la Turquie en Lybie et en Syrie ainsi que ses nombreuses rivalités avec les pétromonarchies sont également des situations qui vont à l’encontre des intérêts de la Chine au Moyen-Orient, où elle investit massivement. Le besoin Chinois de stabilité dans ces régions est donc contraire à la politique d’Erdogan qui n’hésite pas à stimuler de nombreux conflits, ce qui constitue un élément majeur empêchant un alignement des deux pays.

La dépendance Turque vis-à-vis de l’Europe

Malgré un refroidissement des relations, il est important de rappeler que la Turquie, dans l’état actuel des choses, serait incapable de couper les ponts avec l’Europe. De fait, l’Union Européenne constitue 40% des importations et 54% desexportations turques. Si les liens diplomatiques s’affaiblissent, le constat économique est encore clair : La Turquie dépend toujours de l’Union Européenne comme partenaire commercial. Il serait donc inenvisageable pour elle de s’opposer frontalement et en bloc face à l’UE, comme pourraient laisser paraitre les nombreuses décisions récentes se tournant vers l’Asie et la Russie.

Volonté de devenir un acteur régional : Eurasisme Turc

Si cette inquiétude vis-à-vis d’un nouveau bloc s’avère être peu fondée, il est toutefois évident que la Turquie veut devenir un acteur régional important. Pour arriver à ses fins, Erdogan compte sur le Soft Power turc, c’est-à-dire la capacité à influencer d’autres pays par des moyens culturels, linguistiques, religieux etc. L’Anatolie exporte donc de nombreuses séries télévisées partout dans le monde et d’autant plus dans les pays turcophones de l’Asie centrale qui constituent pour la Turquie un levier d’influence crucial. Par ailleurs, la compagnie aérienne Turkish Airlines devient de plus en plus importante dans la stratégie d’Ankara, favorisant les échanges dans les pays où existe une diaspora turque et encourageant un tourisme de masse en Turquie. De surcroît, elle finance également de nombreux chantiers religieux pour imposer son influence dans le monde musulman. On pense notamment à la mosquée de Strasbourg. Enfin, son réseau d’ambassades (140) est très étendu partout dans le monde, faisant de la Turquie le meilleur réseau diplomatique du Moyen-Orient. Tous ces éléments convergent vers une volonté d’accroitre l’influence de la Turquie partout dans le monde mais surtout dans l’Asie centrale et sur les peuples turcophones.

Cependant, malgré cette volonté d’influence, le caractère agressif et hostile d’Erdogan renferme à chaque fois plus la Turquie sur elle-même. Erdogan, tentant de rattraper sa perte de vitesse dans les urnes joue la carte de l’homme fort, protectionniste, leader musulman parfois, mettant à l’abri son peuple des ennemis extérieurs pour faire oublier la situation économique très incertaine de la Turquie. Le pays se situe donc dans une position ambivalente : entre volonté d’ouverture et enfermement diplomatique.

CRITICOS Lorry