Tanjin, une ville à la croisée de l’Histoire

«Dans quelle ville étrange ai-je grandi. Pour trois ou quatre pièces de monnaie en bronze, je pouvais aller en pousse-pousse de chez moi en Angleterre, vers l’Italie, l’Allemagne, le Japon, ou la Belgique. Je marchais jusqu’en France pour suivre des leçons de violon. Je devais traverser la rivière pour me rendre en Russie, ce que je ne manquais pas de faire, parce que les Russes possédaient un beau parc boisé avec un lac. Je sentais alors l’odeur bizarre des têtards capturés dans les eaux russes et rapportés en Angleterre. » John Hersey, prix Pulitzer en 1945 et auteur du célèbre Hiroshima, relate ainsi sa vie quotidienne transnationale dans la ville chinoise de Tianjin (Tientsin) au début du XXe siècle, où le jeune promeneur peut admirer des pagodes chinoises, des fermes bavaroises, un majestueux torii (portail) japonais, un château gothique (Gordon Hall), une villa toscane, une église dans le style du pays d’Artois (Notre-Dame des Victoires), des édifices de style baroque de Salzbourg ou un temple sikh.

Cette véritable « cité universelle » comme la nommait Hoover, ancien président des Etats Unis qui y a vécu quelques années en tant qu’ambassadeur, trouve son origine dans l’occupation par les occidentaux de la Chine. Au milieu du 19ième siècle, la période des traités inégaux s’ouvre pour ce pays. En effet après plusieurs défaites consécutives telles que la première et seconde guerre de l’opium, celle-ci est obligée de céder des parties de son territoire aux européens dans ce qui sont appelées des concessions étrangères. Il s’agit de zones situées à l’intérieur des villes chinoises placées sous contrôle administratif des puissances étrangères. La Chine est supposée y garder une souveraineté formelle mais en réalité les étrangers développent leurs propres polices, leurs tribunaux et promeuvent leurs pratiques culturelles ainsi que leur style architectural. Ces territoires sont normalement loués mais dans les faits les étrangers en font des mini-colonies.  Ainsi à Tianjin, en plus de la Chine impériale, neuf puissances acquièrent des « concessions » au fil des différentes guerres menées en Asie orientale : les Britanniques, les Français et les États-Uniens (1861) après la seconde guerre de l’Opium, les Allemands (1895) et les Japonais (1898) après la guerre sino-japonaise, les Russes (1900), les Italiens (1901), les Austro-Hongrois (1902) et les Belges au terme de la guerre des Boxeurs.                                                        

Un espace stratégique de diplomatie et de négoce

Depuis le milieu du XIXe siècle, les Britanniques souhaitent faire de Tianjin leur base d’expansion dans le nord de la Chine. En effet, Tianjin bénéficie d’une situation géographique exceptionnelle qu’il convient de préciser. Celle-ci se trouve dans le nord-est de la Chine, à l’intersection du fleuve Hai He et du Grand Canal. A 130 kilomètres de Pékin, cette cité fortifiée réputée inexpugnable protège la capitale des menaces provenant de la mer et garantit son approvisionnement en grain. C’est donc bien un carrefour stratégique pour les puissances étrangères.                                                                                                                                           

Et donc comment se développent ces premières concessions ?  En 1860, une expédition militaire anglo-française ouvre par la force la ville au commerce étranger. Deux décennies après la création des concessions à Shanghai au terme de la première guerre de l’Opium, une autre défaite militaire chinoise permet aux étrangers d’obtenir de nouvelles possessions territoriales. Le gouvernement chinois décide de créer des concessions à 3 kilomètres au sud de la cité, afin de mettre à distance les puissances étrangères du territoire relevant de la souveraineté chinoise. De leur côté, les étrangers ont compris le parti qu’ils pouvaient tirer de ces bords du fleuve, certes marécageux mais très pratiques pour le négoce. Toutefois, les trois premières concessions (britannique, française et états-unienne) se développent très lentement jusqu’aux années 1880.  Au fil des défaites le territoire de l’agglomération de Tianjin va s’agrandir notamment entre 1895 et 1902 à la faveur de plusieurs défaites chinoises, 6 concessions vont voir le jour : nippone, allemande, russe, italienne, austro-hongroise et belge.

Dans les années 1870-1900, les élites modernisatrices chinoises transforment volontairement les concessions de Tianjin en espace privilégié d’interactions et de dialogue avec les puissances étrangères. Li Hong Zhang, un homme d’état chinois puissant est nommé vice-roi avec pour mission de reprendre en main Tianjin et de le modernisé.                                       

En effet la ville est même nommée capitale diplomatique de la Chine en 1870. Le dignitaire chinois y accueille alors les consuls et les souverains étrangers à l’occasion de fastueuses cérémonies officielles telle la visite du roi d’Hawaii en 1881. Entre 1870 et 1900 plus de la moitié des traités internationaux 12 sur 23 sont signés dans les concessions étrangères de Tianjin ce qui montre l’importance capitale de la ville. Cette pratique diplomatique a lieu, car cela permet de négocier plus librement, tout en bénéficiant du statut d’extra-territorialité des concessions, préservant ainsi symboliquement la dignité de l’empereur résidant à Pékin. En effet, les diplomates trouvent humiliant la prosternation qu’ils doivent effectuer lorsque c’est à Pékin.

Un laboratoire de la modernité

Les élites chinoises sous la houlette de Li Hongzhang comprennent que Tianjin, grâce aux différentes concessions, va permettre d’introduire la modernité en Chine sortant le pays de l’autarcie. Ainsi la ville devient un laboratoire d’incubation et une vitrine de la modernité chinoise. S’ouvre alors toute une série de premières pour le pays : un système postal public est introduit à Tianjin en 1878 par Li Hongzhang. Puis également un projet ambitieux de construction de télégraphe en Chine. Conscient de l’intérêt de ce nouvel outil de communication pour les affaires diplomatiques et militaires, le vice-roi parvient à convaincre l’empereur de promouvoir le télégraphe et de faire de Tianjin le centre du réseau : dès 1880, la nouvelle administration télégraphique impériale y est établie, ainsi qu’une grande école télégraphique pour préparer les étudiants chinois à faire fonctionner le système. S’ensuit un boom télégraphique dans tout l’empire. Ce nouveau réseau, réservé à l’usage d’une élite sociale capable de payer 15 cents le caractère pour un télégramme envoyé à Shanghai, autorise du même coup le développement rapide de la presse à Tianjin et Shanghai. Dans le même temps Tianjin devient pionnière dans différents domaines comme dans les transports avec les premiers chemins de fer et la première gare de Chine en 1888. Dans le domaine de la défense, on inaugure dans la cité une académie militaire où des instructeurs allemands forment les cadets chinois à l’art de la guerre occidental : ils étudient les mathématiques, la géographie, l’astronomie, la stratégie militaire et la langue allemande, dans des manuels germaniques traduits en chinois. La première université va également être créée.

Lieu de diffusion du Basketball

Depuis Tianjin, la YMCA Young Men’s Christian Association essaime dans le reste de la Chine. Elle promeut dès 1896 l’éducation physique des jeunes Chinois fondée sur l’athlétisme et un nouveau sport collectif : le basket-ball. Celui-ci inventé seulement quatre ans auparavant par James Naismith dans le Massachusetts et encore inconnu en Europe : le basket deviendra progressivement un élément constitutif de l’identité culturelle de la ville. Dès 1884, les Britanniques avaient créé à Tianjin un club de football, trois ans avant celui de Shanghai. Ces pratiques, théorisées comme vecteur d’expansion du « christianisme musculaire », sont rapidement appropriées par des populations non chrétiennes. Tianjin, porte d’entrée des sports dits « modernes », devient ainsi la capitale sportive de l’empire.

Révolte des Boxeurs et Gouvernement internationale

Tianjin de par ses concessions étrangères est devenue le symbole de cette domination occidentale et in fine d’une forme de modernité importée qui a été subie par la population. L’impérialisme européen est mal perçu par les populations locales qui s’unissent au sein de sociétés secrètes appelés boxeurs avec pour devise : « renversons les Qing et balayons les étrangers. ». Ils se sentent humiliés par les puissances européennes et par la dynastie en place qui accepte les réformes à l’occidentale. Ils craignent la disparition de leur civilisation et de leurs religions qu’ils jugent supérieures. De nombreuses formes de résistances et contestations s’opère de la part de la population autochtone ; de la lutte armée à la déprédation des fils télégraphiques, la destruction des chemins de fer, l’ouverture de brèches dans les digues ou encore l’usage de faux documents et l’usurpation d’identité. L’explosion de violence qui résulte de ces évènements montre bien les résistances qui font face au processus de mondialisation.

Dès lors, après l’insurrection les puissances étrangères vont constater leur échec collectif et se consulter pour essayer ensemble de coproduire, une sorte de micro-état colonial. C’est donc une coproduction impériale où les empires vont créer un gouvernement international 20 ans avant la SDN. L’histoire de l’impérialisme a toujours été relaté comme une rivalité entre les empires. Avec Tianjin on se rend compte que cette histoire est aussi faîtes de coopération. A la suite de la victoire des puissances alliés en juin et juillet 1900, la France, le Royaume Uni, l’Italie, l’Allemagne, l’Autriche Hongrie, la Russie, les Etats-Unis et le Japon se coalisent. Ces 8 puissances alliées cherchent à obtenir le leadership sur la coalition ce qui les contraint à inventer cette forme inédite de gouvernement internationale, géré de manière collégiale. Il s’agit ici d’une des premières formes de mondialisation politique. Au sein de ce gouvernement les portefeuilles ministériels sont répartis en fonction d’un prétendu « génie national » c’est-à-dire les compétences techniques de chaque pays. Le Trésor est confié aux Allemands, la Justice aux Américains, la santé aux Français, la Police aux Britanniques.

Ce gouvernement international met en place des politique modernes. Le but de ce gouvernement est de moderniser le plus possible la ville. Ainsi en deux ans un programme sanitaire, un programme de sécurité et d’aménagement urbain sont mis en place. L’historiographie fait de la Chine un pays malade qui n’est pas capable d’entrer dans la modernité mais la réalité s’avère différente. En effet les élites chinoises, notamment celles de Tianjin, vont savoir se jouer des étrangers pour tenter et réussir à faire rentrer leur pays dans l’époque moderne tout en le limitant dans le cadre des concessions. Ces élites autochtones appelées shendong vont savoir se rendre indispensables pour devenir un rouage essentiel de l’état colonial. Ils vont en quelque sorte co-produire les politiques publiques et la modernité. Le système des pétitions mis en place en est l’exemple le plus frappant. Le gouvernement international met en place un système de pétition qui semble s’inspirer des traditions médiévales anglaises ainsi que du système de doléance en France. Mais c’est avant tout une réappropriation de la tradition politique chinoise du confucianisme où le peuple est vu comme le fondement de l’état. Ainsi cela permet de recevoir des plaintes ou encore des propositions de réformes notamment des notables chinois qui sont des indispensables intermédiaires pour gouverner. Par exemple, les villageois demandent à l’administration d’interdire de couper des arbres. Le gouvernement accepte et met donc en place un programme de replantation dans la ville.    Dès lors la participation de ces élites chinoises est une condition importante de l’acceptation par la population des nouvelles politiques mis en place.

Une mondialisation coproduite et non occidentale

La cité de Tianjin nous montre ici que la mondialisation est coproduite entre différents acteurs et qu’elle ne se résume pas à un phénomène occidental. Tout d’abord car ici elle résulte de l’expansion coloniale des différents empires de leurs coopération mais également de leur concurrence qui demeure. Le rôle très important des élites chinoises qui se servent de ce jeu entre les puissances européennes, n’est pas à négliger.

La présence d’acteurs non -européens est aussi déterminante. Le Japon joue à Tianjin le rôle d’une puissance civilisatrice. Les japonais sont en effet déterminants sur le plan militaire où toutes les autres puissances se sont repliées. Contrairement aux puissances européennes qui n’hésitent pas à massacrer la population civile, les japonais les protègent en inventant un système de drapeaux blanc pour que la population soit épargnée. Les Japonais sont aussi à la pointe scientifiquement, c’est eux qui à Tianjin s’attèlent à faire des recensements ainsi que des cartes de la ville. Au fond les japonais facilitent l’appropriation de cette modernité par la ville en tissant des liens étroits avec les élites locales de Tianjin. Les puissances occidentales au fond se neutralisent sur le terrain et cela profite naturellement aux japonais. 

Ainsi Tianjin constitue un hapax c’est-à-dire un lieu dont nous n’avons qu’un exemple au cours de l’histoire. L’intensité du processus de mondialisation qui s’y opère est très fort mais il est important de rappeler que sa limitation géographique est  également très étroite. Tianjin n’est pas la Chine et les étrangers ne parviendront jamais à propager leur influence culturelle en dehors des grandes villes, n’y à pénétrer le marché chinois. Le rôle de Tianjin dans le développement économique de la Chine reste finalement marginal dans un empire qui à cette époque reste majoritairement autarcique. 

Adam Ardeeff

D’après  l’étude de l’ouvrage Tianjin Cosmopolis de Pierre Singaravelou.