Sentiment de délaissement, crise sanitaire, et théories complotistes

Loin d’être un phénomène nouveau, le sentiment de délaissement ressenti par une partie croissante de la population française ne s’en trouve pas moins catalysé par la crise sanitaire actuelle. Or, cette perte de confiance dans les institutions s’avère être un terreau particulièrement favorable à la montée du complotisme : si certains de ces « délaissés » se contentent d’un rejet d’une gouvernance en laquelle ils ne se retrouvent plus, d’autres, au contraire, vont jusqu’à suspecter cette gouvernance de les délaisser volontairement au profit d’un complot mondial dont elle tirerait un bénéfice plus grand. 

Un retour historique sur le complotisme 

Pourtant, ce n’est pas à la faveur de ces crises contemporaines successives qu’émerge le complotisme. Les premières traces véritables de ce mouvement remontent au XVIIIe siècle lorsque l’Abbé Barruel publie, entre 1789 et 1799, ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, dans lesquelles il présente la Révolution Française comme le résultat d’une conspiration menée par les principaux philosophes des Lumières et relayée par les Illuminati afin de diffuser plus efficacement leurs idées … 

On saisit ainsi les grands traits du complotisme. Selon l’organisme ConspiracyWatch, le complotisme est la « tendance à attribuer abusivement l’origine d’un événement historique ou d’un fait social à un inavouable complot dont les auteurs présumés – ou ceux à qui il est réputé profiter – conspireraient, dans leur intérêt, à tenir cachée la vérité. » 

Si, selon certains, l’idée de la conspiration serait inscrite dans l’ordre social, et ne témoignerait pas spécifiquement d’un climat sociopolitique dégradé, il apparait malgré tout que de chaque grande crise émerge une théorie complotiste, et l’on ne manquera pas de citer à ce titre les théories les plus folles nées à l’occasion des attentats du 11 septembre 2001, de la mort de Lady Di ou encore de l’alunissage de la Mission Appolon en 1969, etc… 

Complotisme et crise sanitaire 

Et l’actuelle crise sanitaire n’y fait pas exception. Aux États-Unis, le mouvement QAnon nous explique ainsi que le Covid-19 est une manœuvre des démocrates américains en lien avec le gouvernement chinois pour discréditer le bilan de Trump avant l’élection présidentielle. Pas plus rationnel, le documentaire français Hold-Up soutient, quant à lui, que l’État, menteur et manipulateur, est aux commandes de cette tragédie, qui n’est autre qu’une « manipulation mondiale ».  Et, depuis, les théories complotistes ne cessent de se multiplier : le vaccin ne serait-il pas le moyen le plus rapide et le plus efficace pour nous implanter des puces électroniques permettant ainsi au gouvernement de nous suivre à la trace ? Le refus des autorités sanitaires de la prescription de l’hydroxychloroquine cacherait-il quelque chose de suspect ? Les masques sont-ils réellement efficaces ou n’ont-ils pour seul but que de nous bâillonner ?

En adhérant à ces thèses complotistes, aussi absurdes soient-elles, et en se réfugiant dans ces théories alternatives allant à l’encontre des discours officiels auxquels il n’est plus accordé un quelconque crédit, ces individus tentent d’expliquer simplement une réalité souvent difficile à appréhender, parfois même totalement incompréhensible, et sur laquelle ils n’ont pas de prise. L’effet Dunning-Kruger, aussi appelé « effet de surconfiance » constitue, en effet, un puissant biais grâce auquel les personnes les moins qualifiées tenteront de nous expliquer avec aplomb les tenants et les aboutissants de cette crise sanitaire, alors même qu’elles n’ont aucune compétence particulière dans ce domaine. 

Surtout, ces « délaissés » ne le sont plus. Désormais, ils appartiennent à une communauté, à un nouveau groupe de centaines et de centaines de pairs dont ils partagent les certitudes, les croyances et les accusations. On soulignera également que ces théories sont, le plus souvent, propagées via les réseaux sociaux, qui favorisent un entre-soi galvanisant et un puissant biais de confirmation. Dès lors, adhérer à une théorie complotiste permet aussi de se construire une image valorisante de soi-même : puisque les gens que l’on suit nous ressemble, ils adhèrent alors aux mêmes théories complotistes et, ainsi, valoriseront celui qui partage une nouvelle vidéo, une nouvelle publication remettant en cause le discours dominant. La théorie du complot parait donc une véritable barrière moderne au sentiment de délaissement…

Morgane Jean