« J’ai donc touché le fond. On apprend vite en cas de besoin à effacer d’un coup d’éponge passé et futur. » Ce qui touche avec cette citation de Primo Levi issue de Si c’est un homme, son célèbre ouvrage c’est qu’elle s’applique parfaitement à la France d’Après-Guerre. Ruinée, partagée entre le sentiment d’être envahie ou libérée, La France sort pour le moins meurtrie de cette Seconde Guerre mondiale. Pour rejoindre ce qu’énonçait Primo Levi, la France a décidé de faire table rase du passé et a nié l’implication de Français dans tous les crimes de guerre. Furent passées sous silence la déportation de nombreux Juifs, pour la plupart étrangers, les actions de la Milice et de certains criminels qui ne seront condamnés que dans les années 90, c’est le cas de Maurice Papon. 

L’histoire ne peut être passée sous silence mais elle peut être enjolivée, réécrite. C’est ce que va tenter de faire le général de Gaulle et l’ensemble des gouvernements Français qu’ils soient de la IVème ou de la Vème République. Cela commence avec l’ordonnance du 9 août 1944 qui déclare les actes du gouvernement de Vichy nuls et non avenus. Cette ordonnance consacre la naissance de l’esprit résistancialiste. L’idée que la France est partie incontestable des vainqueurs et que tous les Français « non libres » ont résisté contre l’oppression nazie est alors de mise. Ce résistancialisme se ressent dans beaucoup de domaines culturels mais d’autant plus dans le septième art qui a souvent été imprégné de cet esprit résistancialiste. 

Le grand réalisateur de films appuyant le résistancialisme est René Clément. Dès 1946, alors que l’épuration arrive à son terme, ce dernier sort deux films caricaturaux du résistancialisme. Le premier intitulé « Le père tranquille » met en scène un vieil homme qui semble passif durant la guerre, ce qui déçoit son fils impétueux qui se lance dans un élan de témérité dans la résistance. Ce fils maladroit dans ses actions se rend alors compte que son père est le chef d’un mouvement de résistance… Un film plein d’action qui présente une France qui se révèle d’un coup résistante. Evidemment, la milice n’apparaît pas dans le film.

Le deuxième film s’intitule « la bataille du rail ». Il introduit des cheminots (résistants vous vous en doutez) qui mènent des actions de sabotage sur les trains et qui sauvent des jeunes du STO (qui deviennent résistants pour beaucoup). Ces films d’après-guerre frôlent le mensonge (de fait, les résistants menaient très peu d’actions contre le nazisme, la principale activité était le renseignement et la production de tracts) et ne servent qu’à embrigader une population divisée pour cacher une dure vérité. C’est d’autant plus amusant que la SNCF soit présentée en héros quand on sait qu’elle est accusée de déportation lors d’un procès en 2010. Ce genre de films sont de la première vague, celle qui s’achève avec la IVème République.

Une deuxième vague arrive qui ressemble moins à de la propagande mais qui se contente de ne pas montrer que la France est impliquée dans les actions criminelles de la Seconde Guerre mondiale. Cette vague des années 60, c’est « La Grande Vadrouille » de Gérard Oury de 1966. En effet si ce film est très peu historique et hilarant, il n’empêche qu’aucun « collabo » n’est montré à l’écran, au contraire, tous les français aident les protagonistes.

Cependant, cette vague nuance davantage le rôle des résistants. C’est le cas de « l’armée des ombres » de 1969 de Jean Pierre Melville qui présente une vision plus nuancée du rôle des résistants. Il est inutile de résumer ces films, lecteurs ! Vous les avez sans doute déjà vus. Dans le cas contraire, nous vous les conseillons chaudement. 

Enfin le septième art contraire à toute logique n’est pas du tout intéressé par la Shoah. Il faut attendre les années 80 pour que la série américaine mondialement connue intitulée « Holocauste » réveille la mémoire oubliée. Les ouvrages autobiographiques sont passés inaperçus à leur sortie. Cependant, un film époustouflant  a changé cette donne : « Shoah » de Claude Lanzmann qui nous a quitté il y a deux ans, une œuvre de 1987 d’une durée de plus de 7 heures. Il consiste en une série de témoignages sur la Shoah et est très bien accueilli par le public. Mais ce public ne fut pas toujours aussi clément. De fait, un des premiers films qui traite de la déportation est « Nuit et brouillard » ; Film allemand de 1955 qui, selon Annette Wieviorka, ne parle pas du tout de la Shoah. Les critiques françaises furent violentes et l’on cria au scandale. Simone Veil se serait levée en pleine séance pour crier au scandale et quitter la salle.

Le cinéma possède donc un rôle majeur dans les mémoires de la Seconde Guerre mondiale, s’il prône le résistancialisme, il est aussi un des premiers à mettre en lumière la mémoire oubliée.

Severin Schaeffer