Avant de rentrer dans le dur du sujet, d’affronter la réflexion proposée autour du thème de la résistance, il convient certainement de produire un effort définitionnel, préalable inévitable à toute étude. Alors qu’est-ce que la résistance ? La résistance semble être l’aptitude à affronter une situation qui nous paraît illégitime, incompréhensible, l’aptitude à faire sécession par rapport à l’état des choses, en tant qu’il est contestable. Il semble également que la résistance à un pouvoir hégémonique, à une doxa, à une réalité tenue pour immuable et inéluctable, soit universelle et présente chez tous les hommes. En effet, même dans le roman de George Orwell, 1984, qui propose la vision d’un régime totalitaire dystopique, il y a des mouvements de résistance incarnés par le héros, Winston Smith et ce malgré un conditionnement intellectuel sans faille de la part du régime. S’il est concevable de maîtriser les effets d’une résistance et d’en empêcher la manifestation, la résistance intellectuelle de chacun semble impossible à contrôler. Néanmoins, nous avons souvent une vision étriquée de la résistance que nous associons généralement à un mouvement de réponse, de riposte or cela n’en est qu’une facette, en effet la résistance a également une valeur affirmative, une proposition de changement par exemple, une volonté de transformation… La résistance c’est aussi le moyen pour avancer démocratiquement, pour réfléchir tout simplement. Un petit détour par la philosophie semble alors opportun. Le « cogito ergo sum » de Descartes exprime de manière assez limpide cette idée d’une résistance perpétuelle mais créatrice d’idées et effervescente. L’adoption d’une position de doute perpétuel, qui est une forme de résistance est consacrée comme le seul moyen d’existence pour Descartes. De plus, si l’on se penche sur la méthode de la discussion philosophique par excellence, la dialectique, on se rend compte qu’elle repose sur la résistance, la contradiction.

Une fois que l’on a considéré la résistance comme un mouvement continu, inhérent à l’homme et non seulement salvateur mais producteur de savoirs, de connaissances, il convient certainement de se demander si l’époque actuelle n’est pas une période de remise en cause de la résistance. Il devient facile, trop facile, d’adhérer à une idée linéaire, acceptée, consensuelle et le consensus, la modération sont des valeurs mises en avant par la société. Si cela semble être une constante historique, Aristote appelant lui-même à a modération comme vertu, il n’en demeure pas moins que notre société actuelle est emprise d’un mouvement anti-résistance. Les mots de « révolution » et de « résistance » sont ainsi constamment vilipendés et associés à ceux de violence et d’anarchie. Le plus effrayant est certainement que ce mouvement est latent, discret, insidieux et il tient à la réification de ce qui nous entoure. Le langage change, transforme en objet et la recherche de modération par le langage cache généralement des réalités bien plus sombres. C’est ainsi qu’on ne parle plus de « plan de licenciement » comme dans les années 1970, ni même de « plan social » comme dans les années 1980 mais de « plan de sauvegarde de l’emploi » lorsqu’il s’agit en réalité d’en détruire. C’est ainsi que l’on appelle le personnel d’une entreprise la « ressource humaine ». Quoi de plus violent que l’utilisation de ce mot de « ressource », qui qualifie par essence les objets, pour parler d’hommes et de femmes ? Il n’est pas étonnant qu’ensuite, au moyen de chiffres et de tableaux Excel, il soit devenu courant de liquider des milliers d’emplois sans que personne ne semble s’en soucier. L’utilisation permanente d’euphémismes associée à la réification de l’humain mais également au rejet des mots de « révolution », de « résistance » comme des mots menant systématiquement à la violence semble être une constante de notre époque actuelle. Il ne faudrait pas s’attaquer frontalement aux choses car cela relève d’une démarche violente, mais personne ne relève la violence qui réside dans l’euphémisation d’une réalité sociale dramatique, personne ne relève la violence dans le fait de réifier l’homme pour mieux s’en débarrasser.

Nous vivons dans une société capitaliste néo-libérale au sein de laquelle la violence est devenue institutionnelle. Peut-être est-il temps d’en sortir et peut-être alors est-il inévitable de faire réapparaître dans le champ du dicible la violence des mots pour décrire une réalité crue. Il y a là une forme de résistance, celle de la langue, qui tend à se perdre et qu’il faut remettre au goût du jour car, plus que tout au monde, derrière la résistance par le verbe juste, se cache l’enjeu d’une démocratie également plus juste et plus transparente. Si je tenais à faire de l’emphase, je dirais alors que la résistance est l’essence même de la démocratie et que son effacement progressif ne peut conduire inévitablement qu’à un effacement démocratique contre lequel il semble urgent d’entrer…en résistance.

Elias Balat