C’est à 21h30 que Milo Petrovic nous accorde une interview. Une heure tardive mais plus significative, dans une période où le monde se met en pause, où les nuits ne rythment plus les jours. Nous allons effectuer un voyage dans le temps et dans l’espace, une rétrospective de l’histoire, un aller-retour douloureux dans le passé sanglant de nos frères balkaniques

Milo Petrovic, sociologue serbe, nous accueille dans son salon. Derrière-lui, un livre arbore le marteau et la faucille, parmi une multitude d’autres qui sont aussi rouges que les larmes de sang du socialisme échoué sur les rives de l’Europe capitaliste libérale, aussi rouges que les drapeaux de sa jeunesse qui défiaient encore les vents de l’Ouest, les vents d’un monde divisé où socialisme et communisme rivalisaient encore, toujours, avec capitalisme. Ce soir, Milo, 76 ans, nous ouvre les portes de la “petite Yougoslavie” : c’est le nom que ses proches donnent à son appartement où partout, le temps semble avoir marqué au fer son passage, où un léger dépôt de l’histoire s’est délicatement posé sur le coin des étagères et des armoires, faisant de ce salon un témoin de l’histoire Yougoslave. Très chaleureux, il nous invite rapidement à le tutoyer. Avant même que l’interview ne commence, il nous remercie, il est de ces hommes qui aiment transmettre, qui se replongent dans le bouillonnant passé pour faire éclore un avenir plus frais et réjouissant. Plusieurs fois, il s’arrêtera pour nous demander si nous ne sommes pas perdus. Ses témoignages sont personnels, ce sont ceux d’un acteur, d’un étudiant, d’un partisan, d’un homme avant tout Yougoslave. 

Grandir dans l’espoir socialiste

Milo, c’est un fils de paysans, né en 1944 dans un monde détruit où la poudre des balles formait un nuage épais d’incertitude, il grandit dans une Yougoslavie jeune de socialisme. Membre du parti à l’âge de 16 ans, puis critique à l’égard du régime dès 1968, il est le symbole d’un pays encore en pleine construction, où l’engagement et la passion étaient le carburant d’un changement radical. À partir de ce moment-là, dit-il, “je n’étais pas un fidèle inconditionnel du régime, j’avais même une position critique à l’égard de celui-ci, y compris avec Tito, mais c’était une critique de gauche !”. Cette Yougoslavie est encore celle d’un socialisme sincère, où critique et autocritique façonnent la pensée des jeunes partisans. À l’image d’un monde en pleine effervescence, Milo se souvient de l’année 1968 comme d’un tournant dans l’histoire Yougoslave.

“Le projet de nouvelle société était si grand que malgré les causes politiques assez lourdes, les gens ont vu qu’il se passait quelque chose”

En nous parlant de sa famille, il nous confie qu’il ne “[sait] pas comment [son] père a accepté d’adhérer au mouvement de libération mais toute la famille l’a rejoint”. Ce caractère spontané et engagé, il en héritera et le démontrera au cours de ses engagements dans un pays où socialisme laissait petit à petit place au culte du chef et à la bureaucratie. Cette perte de propulsion du socialisme Yougoslave, Milo nous en parle avec regret, lui aussi y avait cru. Il nous confie qu’aujourd’hui, il comprend, qu’un régime de gauche perd de la vitesse après plusieurs années au pouvoir, qu’il ne peut entretenir l’énergie populaire, mais ses mots et son regard trahissent son sage pragmatisme : le régime avait perdu son essence révolutionnaire et s’était enlisé dans un absolutisme dépassé, le rêve Yougoslave avait pris fin. La lente disparition de ce rêve Yougoslave n’a jamais coïncidé avec le naufrage d’un idéal socialiste pour son pays, “le projet de nouvelle société était si grand que malgré les causes politiques lourdes, les gens ont vu qu’il se passait quelque chose”. Milo est né dans une Yougoslavie d’après-guerre, démontée, brisée, divisée, où le parti communiste avait brillamment réussi à s’imposer comme la principale force de libération face à l’humiliation passée de l’occupation. Alors, pour le moment, vivre c’est reconstruire, vivre c’est croire et espérer, vivre c’est adhérer à ce parti, qui des cendres d’une terre brûlée et vaincue a su bâtir un pays où se cristallisait “L’ambition de tous ces peuples qui étaient culturellement proches mais avaient vécu sous de différents régimes économiques, sociaux”. Alors, Bratstvo i jedinstvo (Fraternité et unité) est devenu la toile de fond d’une société multi-ethnique, multi-culturelle et multi-confessionnelle. Milo parle d’une jeunesse où les “petites différences étaient sans importance”, où Serbes et Croates, chrétiens et musulmans ne cohabitaient pas seulement, mais avançaient, main dans la main, vers une société cosmopolite, socialiste, enfin soignée des plaies sanglantes rouvertes par la lame aiguisée de la Seconde Guerre mondiale.
Cette marche collective ne se fit pas sans exclus et marginalisés. Dès 1948, les amis d’hier sont devenus les ennemis de demain, frères idéologiques sont opposants d’État. Ces anciens staliniens, Milo s’en souvient comme les victimes d’une politique visant à ouvrir aux Yougoslaves leur propre voie du communisme. À ces sacrifiés sur l’autel de la construction, Milo se réserve d’être fier. Quand on lui demande, il nous dit que ce n’est pas le mot juste, qu’il a une connotation patriotique nationale trop soutenue. “Mais en tout cas cette histoire latente de conflits internes a été mise au dernier plan parce que devant leurs yeux se réalisait l’irréel”, la construction de la Yougoslavie. 

Minces espaces de liberté

Membre du parti, Milo a toujours essayé d’élargir les espaces de libertés. Bien sûr, les aspirations de monopole idéologique du régime rendaient l’État très méfiant vis-à-vis de toutes ces tentatives de création artistique. Le domaine des sciences sociales n’en était pas moins touché, affirme-t-il, en tant que sociologue, ses recherches se sont parfois trouvées limitées par la mainmise du régime, mais jamais empêchées. 

“On nous dit que nous avons vécu dans un régime totalitaire, mais je vous dis que chacun, s’il avait quelques idées et du courage, pouvait les réaliser.”

Presque fièrement, il nous raconte ses petites victoires contre le régime. En 1984, Milo et ses collègues sociologues de l’institut ont décidé de mettre en scène un livre critique envers le système bosniaque. Malgré les fortes pressions, ils ont pu, à cinq reprises, défier les dures critiques de la bureaucratie fébrile et méfiante à l’égard de la production théâtrale. Même s’il dût présenter des excuses publiques, il nous confie : “nous avions gagné une petite bataille”. Ces petites victoires contre le régime, ces minuscules rébellions, ces actes timides de réponse à l’autorité, c’était le quotidien des Yougoslaves : se sentir vivre, se sentir libre dans un pays alors bureaucratisé où presque insidieusement, la contrainte avait investi le quotidien.  Ainsi, Milo nous parle de cette différence avec l’URSS qui lui tient tant à cœur. Jamais, une telle pièce n’aurait pu être jouée en Pologne, à Moscou ou à Kiev, il “n’était pas possible de copier l’Union Soviétique ici, ça n’aurait pas fonctionné”. Quand on l’interroge sur l’état de la censure en Yougoslavie, il explique : “disons que les frontières de l’expression que j’imagine, je suis sûr [qu’elles] étaient assez limitées, sans aucun doute”, mais si on nous dit qu’on vivait dans un “régime totalitaire, je vous dis que chacun, s’il avait quelques idées et du courage, pouvait les réaliser”.

L’icône yougoslave de l’idéal socialiste

Cette Yougoslavie que Milo a connue c’est avant tout la Yougoslavie d’un homme, d’un leader, d’une icône : Josip Broz. Plus connu sous le nom plus attendrissant que terrifiant de Tito. Interroger Milo sur ce personnage c’est l’interroger sur celui qui a tenu d’une main de fer un pays multinational jusqu’à sa mort. Presque ironiquement, en ouvrant le dossier sensible de Tito, le premier événement mentionné est son décès. Comme s’il fallait que l’homme soit mort pour finalement oser dire ce que l’on en pense. Comme s’il n’avait jamais été question de se demander qui dirigeait, qui décidait, qui incarnait la Yougoslavie. Milo était à Cuba au moment où le maréchal déposa ses galons pour la postérité ; il nous confie : “pour la première fois j’ai senti que j’avais un peu plus de sympathie pour Tito”. Même si sa mort ne représente pas une rupture dans sa vie, et ne l’inquiète pas quant à l’avenir d’une Yougoslavie aux accomplissements importants et significatifs, Milo se souvient des 4 mai (anniversaire de la mort de Tito) qui suivirent cette année 1980. Chaque année, à 15h14, le pays s’arrêtait, le pays s’agenouillait face à l’homme qui de son nom a marqué une période, véritable ère des terres balkaniques. Pour lui, si “Tito symbolise la grandeur de la Yougoslavie […] dans la réécriture de l’histoire, il symbolise tous les maux”.

 « Les très beaux et très tragiques moments de l’histoire de mon pays »

Alors que minuit approche, l’interview touche à sa fin, Milo nous a ouvert la porte d’un monde révolu, qui de ses maux et espérances structurent encore les pensées d’hommes et de femmes serbes, croates, slovènes, ou encore bosniaques. Nous avons voyagé à travers l’Europe, à travers les souvenirs d’un homme pour qui la Yougoslavie aura été sa jeunesse, sa vie. Après un lourd silence, il nous remercie. Rouvrir sa “boîte de mémoire” c’est donner vie à la petite Yougoslavie, appartement serbe à l’atmosphère si yougoslave de son appartement serbe. Ses mots sont les plus beaux et les plus justes. Nous avons débarqué dans “une période de [sa] vie qui coïncide avec les très beaux et très tragiques moments de l’histoire de [son pays]”. La boîte est refermée. Sa bibliothèque porte le poids des livres et de l’histoire. Derrière lui, le marteau et la faucille n’ont plus la même signification, on comprend que la petite histoire s’émancipe de l’idéologie, que la Yougoslavie existera aussi longtemps que ses contemporains témoigneront. Milo nous a raconté une histoire de l’Histoire. 

Guillaume Pougny
Auréa Dez