Quand la peste ravageait l’humanité et les esprits

A cette sombre période de pandémie, il semblerait de prime abord difficile de trouver des aspects positifs. Cependant il y a peut-être certaines activités qui nous permettent d’enrichir ou de redécouvrir ce moment douloureux, dramatique sous bien des aspects mais également empreint d’un ennui envoûtant et d’une solitude retrouvée. Il serait bien entendu trop commun de mentionner une possible (re)lecture de La Peste de Camus, ou bien encore celle du roman de Jean Giono, Le Hussard sur le toit. Il s’agit plutôt ici de se replonger dans l’histoire en ce qu’elle a de saisissant, de marquant et d’excessivement actuel et de se pencher sur un événement du Moyen-Âge qui a marqué les esprits très profondément et qui en est même l’un des symboles les plus prégnants, aux côtés du couronnement de Charlemagne ou de la guerre de Cent Ans. Cet événement est celui de la peste noire.

Nous sommes donc en 1347 lorsque ce fléau ultime s’abat sur les sociétés, non seulement européennes mais également asiatiques, africaines… La maladie arrive par bateau depuis l’Asie et va décimer l’Europe entière, ôtant la vie à presque un tiers de la population de ce continent et jusqu’à la moitié de la population urbaine, une catastrophe sans précédente. Après s’être tue pendant des siècles, la peste va engendrer la mort en cinq petites années de plus de vingt-cinq millions de personnes. Mais la mort noire ou grande pestilence est également un événement paradoxal. Elle demeure l’une des images les plus fortes que nous gardons du Moyen-Âge et pourtant s’observe dans les archives par un mystérieux silence, une pause dans la course des siècles. C’est ainsi qu’à part quelques indices discrets comme l’augmentation du prix du papier servant à signer les décrets de mort, le passage de l’épidémie se devine surtout par un vide abyssal dans les rapports, une pause dans les registres de notaires… Curieux paradoxe donc, celui d’un évènement traumatisant qui se traduit par une lacune discrète de la plupart des archives.

Restent cependant quelques témoignages de l’époque qui nous rappellent la violence, l’horreur crue des scènes dues à l’épidémie comme le Décaméron de Boccace retraçant l’histoire de jeunes florentins reclus et qui se narrent des histoires pour tenter d’échapper au contexte macabre qui les entoure. Mais là encore, Boccace raconte une histoire parallèle à la peste, elle n’y est décrite qu’une fois dans un bref proême, une brève préface. L’auteur prenant la peau du narrateur, décrit, entre autres réjouissances, des tombes recevant parfois plus de six cadavres ou encore les bubons qui métastasent sur les corps décharnés des malades, tout en expliquant que ce propos liminaire ne durera lorsqu’il écrit, comme pour ne pas effrayer le lecteur, « à ce court ennui […] succéderont vite la douceur et le plaisir que je vous ai promis précédemment ». Ce que l’on sait de la peste provient donc largement de ces quelques pages de Boccace. On y apprend qu’elle s’est peu à peu transformée, des tâches noires venant supplanter les bubons, mais également que « d’humbles prières publiques et des processions » étaient organisées pour faire face à ce malheur sans précédent. C’est assez logiquement que la première recherche d’explication et que le premier appel à l’aide sont allés à Dieu, si présent à cette époque au travers d’une pensée providentielle qui a infusé dans toute la société européenne. Puis comme pour conjurer le sort, la faute s’est déportée sur des boucs-émissaires au premier rang desquels se trouvaient, déjà, les juifs. Peu à peu des médecins tentèrent tout de même de savoir comment le mal se propageait et ils ne furent pas si loin de la réalité comme le montre encore Boccace qui écrit que « ce qui donn[e] encore plus de force à cette peste, ce fut qu’elle se communiqu[e] des malades aux personnes saines ». Mais malgré ces efforts, la mortifère pestilence mettra cinq ans à refluer et elle reviendra ensuite à intervalles réguliers pendant près de cinq-cents ans jusqu’à la dernière occurrence épidémique de la peste en Europe en 1722.

Ce qui est marquant pour les historiens médiévistes comme Patrick Boucheron, c’est encore le formidable paradoxe de cette peste. Cette maladie qui a traversé l’Europe par ses routes commerciales, transportée par la puce du rat qui vient se nicher dans les cales de tous les navires, n’a en réalité qu’une incidence assez ténue sur la situation religieuse, politique, institutionnelle. Après 1352, rien ne semble avoir changé : l’organisation sociale médiévale se maintient, l’imaginaire semble avoir un ressort supplémentaire mais il ne vient pas remettre en cause les croyances préexistantes : la religion catholique a encore de beaux jours devant elle, la foi demeure et les institutions politiques ne semblent pas muter immédiatement. Plus important encore, après le passage en Europe de l’épidémie, on en parle peu. La catastrophe, par sa violence, en est devenue indescriptible, indicible et semble avoir tétanisé les esprits comme l’explique Patrick Boucheron. Boccace ne lui accorde qu’un court proême, en 1526 dans ses Histoires florentines, Machiavel ne lui cède qu’une phrase, et le poète Guillaume de Machaut écrit ces quelques vers, résumant cette idée tout entière d’un fléau à la fois inoubliable et indicible :

Le nombre de ceux qui moururent [...]
Personne ne pourrait les dénombrer,
Imaginer, penser ni dire
Se figurer, montrer ni écrire.

La peste n’apparait que par ses silences et en toile de fond dans la documentation. C’est ce qu’explique Millard Meiss dans La peinture à Florence et à Sienne après la peste noire : elle est écartée, éludée et les seules représentations de ce fléau qu’il a cru percevoir, sont aujourd’hui connue comme étant antérieure. En réalité, l’épidémie n’apparait pas dans les arts, elle les transforme irrémédiablement. La peste n’est pas dans les arts, elle n’est pas décrite, mais toujours en toile de fond, elle les a transformés. Une perception de désolation paroxystique est née dont l’exemple le plus criant est celui de la grande faucheuse, qui fait son apparition dans les arts européens, dès Pétrarque, et vient répandre la terreur et la mort aveugle dans les peintures du XVème siècle. C’est aussi la naissance des danses macabres comme dans Le Triomphe de la Mort de Pieter Brueghel l’Ancien, conservé au musée du Prado à Madrid. On ne peint pas la peste en tant que telle mais des scènes de jugement dernier et les arts sont marqués par la présence de l’épidémie, mais détournée, presque comme pour ne pas la dire. La peste, indicible fléau, hante les esprits européens et elle ne les quittera plus, devenant jusqu’à aujourd’hui l’unité de mesure de toutes les manifestations triomphantes d’une mort bactériologique que rien ne semble pouvoir arrêter. Ce souffle macabre décrit, encore une fois, très justement mais très succinctement par Boccace avec une forme d’ironie : « de beaux jeunes gens, que Gallien, Hippocrate ou Esculape eux-mêmes auraient jugés pleins de santé, dînèrent le matin avec leurs parents […] le soir venu, soupèrent dans l’autre monde avec leurs ancêtres ! ». Se forge un imaginaire de l’horreur crue, de la mort aveugle, et c’est là l’influence principale de la peste noire, bien plus que dans des conséquences directes, il faut la voir presque comme un spectre, impossible à représenter, mais qui va hanter l’Europe.

Ainsi, la peste noire qui a ravagé bien au-delà des simples frontières européennes est un point historique central qui vient hanter l’homme, être de souvenir vivant son historicité de manière perpétuelle et malheureuse comme l’explique Nietzsche dans la Deuxième considération inactuelle. L’évènement s’inscrit dans une postérité effacée, presque invisible au premier regard mais en réalité, il infuse la société et lui imprime un imaginaire mortifère. Le parallèle avec la situation actuelle est facile et pourtant il peut s’avérer didactique et intéressant. Le temps est venu dans de nombreux médias de parler du jour d‘après, ou, avec un anglicisme assumé, du « day after ». Regardons ce qu’a donné l’histoire de la peste, une rupture dans l’imaginaire sans précédent mais pas institutionnelle, ni politique, et tentons alors peut-être d’éviter cet écueil et en tous les cas, de corriger les limites et les inégalités d’un système dont la Covid-19 (car il s’agit bien d’un féminin) a au moins le mérite de pointer les défauts.

Elias Balat

Bibliographie :

  • « La peste noire, 1347 », Quand l’histoire fait date, Arte.
  •  Cours de Patrick Boucheron, Fiction politiques (2) : nouvelles de la tyrannie (2017-2018). –
  • Boccace, Le Décaméron, Collection Folio classique (n°4352), Gallimard, 2006.
  • Millard Meiss, La peinture à Florence et à Sienne après la peste noire. Les arts, la religion, la société au milieu du XIVe siècle, Hazan Eds, collecton Bibliothèque des Arts, 2013, 328 pages.
  • Renouard Yves, “conséquences et intérêt démographique de la Peste noire de 1348”, Population, 3e année, n°3, 1948.

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