Présidentielles en Pologne : Bilan de 5 ans de règne du PiS

Ils furent nombreux à se déplacer, ce dimanche 28 juin, pour choisir celui qui occupera pendant cinq ans le Palais Présidentiel de Varsovie. Malgré le contexte pandémique et les nombreuses polémiques sur les modalités du scrutin, 64% des inscrits sont allés voter, participation inégalée depuis 1990, première élection après la chute du régime communiste. Un premier renseignement : il y aura un second tour, le 12 juin. Une réalité qui parut un temps incertaine face à un PiS qui a eu le temps, en moins de cinq ans au pouvoir, de pérenniser sa place de première force politique du pays, faisant progressivement main basse sur toutes les institutions politiques. Si le président sortant, Andrzej Duda, n’est effectivement pas réélu d’office, il demeure le favori, devançant, avec 43% des voix, Rafał Trzaskowski. Celui-ci rassembla 30% des voix malgré une entrée en campagne tardive. Le PO (Platforma Obywatelska, “Plate-forme Civique”), principal parti d’opposition, de droite libérale, a en effet vu sa candidate initiale, Małgorzata Kidawa-Błońska, se retirer brusquement de la campagne électorale pour protester contre la volonté de maintenir les élections en contexte pandémique. C’est donc le 15 mai seulement que le maire de Varsovie a démarré une campagne principalement axée sur l’opposition au parti au pouvoir. On annonce pourtant un scrutin serré pour le vote de dimanche prochain, l’ensemble des autres candidats s’étant fortement prononcés contre la politique du PiS et l’alternance étant devenue le maître mot. Arrivé au pouvoir en 2015, le parti Prawo i Sprawiedliwość (“Droit et Justice”) est arrivé au pouvoir à la faveur d’une double victoire, d’abord par l’élection de son candidat Andrzej Duda, en mai 2015, puis par celle de la liste menée par Jarosław Kaczyński (1) en octobre de cette même année. Dans ce régime, certes proche du français par la force d’un président élu au suffrage universel direct et détenant un droit de veto sur les lois, le premier ministre reste avec son gouvernement responsable devant la Diète, chambre basse du Parlement élue pour quatre ans (2). Les élections d’octobre dernier reconduisant la majorité à la diète, mais provoquant une alternance au Sénat, l’opposition espère pouvoir, grâce à une victoire aux présidentielles, empêcher la continuation d’un programme particulièrement radical et jugé dangereux pour la démocratie. Ainsi, si le terme de “démocratie illibérale” identifié au premier ministre hongrois Viktor Orban, les commentateurs étrangers n’hésitent pas à l’étendre à la pratique du gouvernement de Varsovie depuis 2015.

Créé en 2001 par les frères Kaczyński, il incarna d’abord une scission droitière d’AWS, parti issu de Solidarność et de la résistance à la dictature des années 1980, qui alternait alors au pouvoir avec la gauche post-communiste. Forgeant son identité autour de valeurs nationales et conservatrices, très proche de l’Église, le PiS gagne une première fois les élections (présidentielles et parlementaires) en 2005, formant un gouvernement de coalition avec d’autres formations de droite. M. Lech Kaczyński est élu président tandis que son frère, Jarosław, est nommé à la tête du gouvernement. Ce gouvernement sera renversé en 2007, à la suite d’une affaire de corruption conduisant le parlement à son auto-dissolution et une première alternance politique avec PO. Son retour au pouvoir, en 2015, le voit obtenir une majorité absolue à la Diète et au Sénat, le dispensant des peines d’une coalition avec d’autres partis, et assurant ses pleins-pouvoirs sur l’État polonais, partiellement reconduits aux élections d’octobre dernier. Ce premier gouvernement majoritaire aura permis de mettre en œuvre les idées d’un PiS radicalisé depuis la mort en 2010 de Lech Kaczyński dans un accident d’avion au-dessus de Smoleńsk, en Russie, avec plusieurs autres dignitaires de la branche modérée du parti. Cet accident a été vécu comme un traumatisme, en particulier par son frère, Jarosław, devenu dirigeant du parti.

Un premier terme est sur les lèvres de tout commentateur, quelle que soit sa couleur politique, voulant qualifier l’idéologie du PiS : le conservatisme. Soutenu par de nombreux dignitaire de l’Église catholique de Pologne, il attire en particulier les sympathies de ses composantes les plus réactionnaires. L’un de ses plus grands soutiens dans le milieu clérical est ainsi l’archevêque de Cracovie Marek Jędraszewski, qui parlait dans un sermon en décembre 2019 de la “peste arc-en-ciel” pour qualifier les manifestations LGBTQ (en référence à la “peste brune” du nazisme et la “peste rouge” du communisme). Dans un pays où l’identité nationale s’est historiquement construite autour de la religion catholique, face au luthéranisme prussien, à l’orthodoxie tsariste et à l’athéisme soviétique, le soutien de l’Église est en effet déterminant. Présente à de nombreux niveaux de la vie politique et sociale, l’institution est un grand propriétaire foncier et acteur de l’éducation nationale, qui rend le catéchisme quasi-obligatoire dans l’enseignement public. Le PiS n’hésite d’autant plus pas à mobiliser des arguments religieux pour défendre des mesures sociales radicales, concernant la limitation du droit à l’avortement, l’interdiction de l’éducation sexuelle à l’école ou plus récemment (à l’initiative d’élus locaux, mais sans réaction du gouvernement central) l’auto-proclamation de certaines communes comme “zones dépourvues de LGBT” (Strefy wolne od LGBT). La question des droits des personnes LGBTQ est en particulier un sujet de tensions très fortes en Pologne ces dernières années. Face aux nombreux actes homophobes, à l’instar de l’attaque par des militants d’extrême-droite d’une marche des fiertés à Białystok en juillet 2019, une certaine jeunesse polonaise, qu’elle soit LGBTQ ou simplement féministe et progressiste, décide de s’organiser politiquement. Un parti, Wiosna (“Printemps”), est ainsi créé à la faveur des élections européennes de mai 2019 pour représenter ces luttes sociales qui se multiplient face à la vision réactionnaire du PiS, recueillant alors 6% des voix. Son fondateur, Robert Biedroń, candidat aux présidentielles, fera un score inférieur à 3% au premier tour.

Le PiS s’inscrit également dans une certaine tradition d’idéalisation de la nation polonaise, qui a su se préserver malgré les tourments de l’histoire. Il travaille en particulier à rappeler un âge d’or mythifié de la Pologne de l’Entre-deux-guerres, et vante la figure controversée du général Józef Piłsudski, homme politique des années 1920 et 1930, qui s’imposa en 1926 par la force à la tête de l’État polonais. Ce nationalisme a des incidences politiques qui restent néanmoins limitées par les nécessités économiques et diplomatiques. Certes, bien des discours traduisent une certaine méfiance envers l’Union Européenne, et néanmoins les critiques du Parlement Européen à propos du respect de l’État de droit (voir infra) et des libertés fondamentales, mais le PiS exclue toute hypothétique sortie de l’organisation, tant les avantages du marché commun et les subventions sont admises comme vitales pour l’économie. L’OTAN est également épargné par les critiques, le gouvernement polonais restant dans une méfiance permanente, sinon une peur, de la menace russe. La Pologne est d’ailleurs un terrain privilégié pour l’accueil des forces militaires américaines, accueillant actuellement 4500 soldats dans neuf bases. Le gouvernement polonais a néanmoins durci ses relations avec son voisin russe. Le ministre de la défense, Antoni Macierewicz, est ainsi allé jusqu’à accuser ouvertement la Russie d’être derrière le crash qui a vu mourir Lech Kaczyński à Smolensk en 2010. La politique migratoire est quant à elle sujette à de nombreux paradoxes de ce point de vue. Foyer historique d’émigration, vers les États-Unis, la France, l’Allemagne ou le Royaume- Unis, la Pologne se trouve en effet dans une situation de récession démographique, voyant ses forces vives partir travailler ailleurs en Europe et un taux de fécondité anormalement faible. Il est alors compliqué pour le PiS de prôner un plus strict contrôle des frontières comme il avait pu le faire dans l’opposition. C’est néanmoins une immigration ukrainienne, de plus en plus nombreuse bien qu’invisibilisée, qui est favorisée par rapport à tout accueil de réfugiés moyen-orientaux débattu ailleurs en Europe. Estimés à plus d’un demi-million, les Ukrainiens sont de plus en plus essentiels à l’économie et le PiS évite de commenter leur sujet, malgré l’anti-immigrationisme d’une partie de son électorat.

Malgré ces positionnements qui peuvent paraître soit très radicaux et dangereux pour les uns, soit paradoxaux pour les autres, le PiS s’est imposé ces dernières années dans une large part de la société polonaise, au point de recueillir plus de 40% de soutien aux législatives d’octobre et au premier tour des présidentielles. Pour ses détracteurs, cette assise a été permise par un important travail de sape des contre-pouvoirs institutionnels et médiatiques. La télévision publique polonaise (TVP) fut le théâtre d’une importante réorganisation en début de mandature, sous l’égide Jacek Kurski, président de TVP et ancien eurodéputé PiS. Début 2016, ce sont des dizaines de journalistes d’opinions de gauche ou libérales qui sont licenciés au sein de l’institution. Celui-ci a transformé les différents programmes d’information en véritable machine de propagande dans les mains du pouvoir, présentant une vision biaisée et une rhétorique agressive envers les oppositions, rappelant aux Polonais les pires heures de la propagande pro-soviétique. Fort de ce soutien sans faille des médias publics, le PiS a pu mettre en place un plan de réforme de la justice, constitutionnelle d’abord, puis judiciaire, afin de supprimer les différents garde-fous à son action. Entre novembre 2015 et décembre 2016, six lois portant sur des réformes des différentes juridictions furent promulguées par la Diète, soulevant des débats juridiques de taille, notamment sur l’habilitation d’une juridiction constitutionnelle à contrôler la constitutionnalité d’une loi portant sur son propre fonctionnement. Ce conflit entre pouvoir juridictionnel et pouvoir politique se renforcèrent à la faveur de la réforme de la nomination des membres Cour Suprême polonaise à partir de juillet 2017. Ces réformes furent notamment condamnées par la Commission Européenne, le Parlement Européen et la Cour Européenne des Droits de l’Homme.

Néanmoins, si ces réformes ont mobilisé de nombreuses manifestations dans les grandes villes du pays, elles n’ont pas choqué une assez grande partie de la population, désintéressée de la politique, a fortiori d’un débat sur la constitutionnalité des lois. Car la tendance autoritaire du PiS a été habilement dissimulée par une politique économique et sociale tranchant avec le laisser-faire mis en œuvre entre 2007 et 2015 sous le ministériat de Donald Tusk, plus connu en France pour son action comme président du Conseil Européen par la suite. Après un certain nombre d'”ajustements”, de privatisations et de suppressions des minimas sociaux, le pays s’est vu en effet doté sur le papier d’une croissance économique forte et le pays sembla résister aux crises économiques. Mais ces effets théoriques cachèrent mal une réalité difficile : une précarité croissante avec un salaire minimum parmi les plus bas d’Europe et un nombre très faible d’allocations. L’idée de génie du PiS a alors été de conjuguer lutte contre la précarité et politique nataliste par l’instauration en avril 2016 d’une allocation, le “500 plus”. Il s’agit de donner à chaque foyer une allocation de 500 złoty (environ 120 euros) par mois et par enfant; à partir du deuxième enfant d’abord, puis dès le premier. Les effets positifs sur la démographie sont difficilement évaluables à cette date mais le programme rencontre une grande popularité dans les milieux modestes, 500 złoty correspondant peu ou proue au salaire minimum mensuel légal. Ce programme s’est vu néanmoins critiqué par les milieux libéraux, qui y voient un gouffre financier et un découragement pour les femmes, plus enclines à rester au foyer plutôt que de travailler. D’autres programmes sociaux, notamment dans le cadre d’une politique du logement social renouvelée, s’inscrivent dans la lignée d’un mouvement à rebours des politiques libérales post-communistes, siphonnant un électorat populaire jadis dévolu à la gauche et se constituant une base électorale d’envergure.

Nous avons tenté ici de présenter un tableau neutre de la situation politique en Pologne à la veille des élections présidentielles, dont le résultat nous est encore inconnu. Quel qu’il soit, il incarnera une Pologne profondément divisée. Cette division ne relève pas simplement du plan des idées, mais aussi des inégalités matérielles, particulièrement sensibles sur les cartes électorales, marquant la différence entre les villes et les campagnes, mais aussi entre un Nord-Ouest bien intégré à l’Europe et industrialisé, et un Sud-Est souvent isolé et mal desservi. Ces inégalités, le jeu démocratique permet de les sublimer aujourd’hui. Espérons que la recrudescences de groupements violents et fascisants, de plus en plus populaires dans cette jeunesse qui a porté Krzystof Bosak au score de 7% le 28 juin, ne laisse pas présager de troubles dépassant la simple joute électorale.

Adrien Crépel

Notes :
1 : Juriste impliqué dans le mouvement de résistance au régime communiste Solidarność, Jarosław Kaczyński est cofondateur du PiS avec son frère Lech. Son refus de se présenter aux élections présidentielles puis de prendre la place de Premier Ministre (qui a incombé en 2015 à Beata Szydło, puis à Mateusz Morawiecki à partir de 2017) pour rester président du parti et simple député lui a valu le surnom de “marionettiste” dans la presse étrangère, manipulant le président et le gouvernement dans l’ombre. Il n’en reste pas moins une figure très médiatique et personne ne se leure véritablement sur son rôle déterminant dans la politique du gouvernement.
2 : Les élections générales permettent de renouveler entièrement les deux chambres du Parlement : la Diète, au scrutin proportionnel (dont le mode de calcul favorise la liste arrivée en tête, et exclut les listes arrivées en-dessous de 10%) et le Sénat, au scrutin majoritaire uninominal à un tour.

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