Pourquoi le XXIème siècle va-t-il au musée ?

« Tu pourrais m’accompagner au centre Pompidou samedi ?

« – Qu’est-ce que tu veux que j’aille faire dans cette horreur ?

« – Bah… Aller voir les œuvres !

« – D’accord, mais pourquoi ?

« – Je sais pas trop… voir de nouvelles choses, découvrir des artistes, t’émerveiller devant certaines œuvres et en détester certaines autres ! »

Encore une fois, je devais faire face à un phénomène contemporain relevant de l’inexplicable : le culte des musées. À une époque où tout va vite, où tout bouge, où tout grouille, les étudiants se prennent de passion pour les musées, qui sont à l’exact opposé de ce qui caractérise leur génération ; les musées sont lents la journée, immobiles la nuit, et on ne peut plus ennuyeux. Mais ne nous y trompons pas : il y a dans les musées des choses fascinantes, des œuvres de maîtres, des curiosités, des pans entiers de notre histoire à tous. On y apprend beaucoup de choses, les visites peuvent être passionnantes, et on peut être véritablement intéressé, même par le bâtiment qui abrite la collection ; ceux-ci sont souvent eux-mêmes des merveilles. Mais malgré ça, chacun sait à quel point les visites culturelles peuvent être longues faute d’être vivantes, à défaut d’explications, et surtout de compréhension. Les artistes sont morts il y a bien longtemps, la peinture qu’ils ont laissée sur les toiles a séché, et le marbre de leurs statues s’effrite lentement. Pourquoi la génération des iPhones, des écouteurs sans fils et des trottinettes électriques, habituée à l’économie perpétuelle du temps, prend-elle parfois quatre heures un samedi après-midi pour aller visiter le centre Pompidou ?

Je suis un enfant du troisième millénaire, une première réponse m’apparaît : les publications sur les réseaux sociaux. Ces derniers permettent tous de poster une photo ou une vidéo éphémère afin de partager avec vos amis virtuels ce que vous avez fait de votre journée. Quoi de plus gratifiant qu’une photo de soi regardant un tableau de Caillebotte ou de Botticelli pour montrer à ses amis à quel point son niveau de culture est immense ? Le nombre de mentions « J’aime » que va récolter son profil sera considérable, et ça, ça vaut quand même la peine de flinguer son après-midi ! Je suis certain que parmi ces imposteurs-là, certains sont persuadés qu’ils aiment réellement les musées ; mais retirez-leur le téléphone des mains, et je peux vous assurer que la visite se fera au pas de course.

Un second facteur contamine aussi, je le crains, les moins jeunes (bien que les jeunes ne soient pas exempts de ce défaut-là, loin s’en faut): l’amour de soi. Il n’est rien de plus flatteur pour son égo que de quitter son corps un instant et de se reluquer dans un musée. On s’y sent intelligent, cultivé, on peut placer des commentaires qui ne pourront jamais être contestés, puisqu’à toute remarque ou objection il suffirait de rétorquer: « L’art est subjectif, je te présente simplement ma vision des choses ». Voilà donc le nerf du sujet : les musées permettent de ne pas souffrir du syndrome de l’imposteur ! Lancer au milieu d’une discussion : « Moi, ce week-end, j’ai été voir la nouvelle exposition Bacon à Beaubourg » promet de faire son petit effet. Cette phrase, je l’ai vraiment entendue dans une discussion, un lundi matin en arrivant à l’université. Elle m’a tellement marqué par son caractère symptomatique que je me suis empressé de la noter. Chaque mot pose problème et montre qu’il ne s’agit pas d’un goût pour l’ennui ou pour l’huile qui s’écaille, mais d’un amour de soi. Concernant le mot « moi », tout est transparent : la phrase sera narcissique. Pour ce qui est du « week-end », il montre que le travail est écrasant, qu’on est de ces gens toujours un peu trop occupés et qui doivent attendre la fin de semaine pour avoir enfin le temps de souffler et d’aller se cultiver. La « nouvelle exposition Bacon » est la partie la plus importante de cette petite phrase. Il n’est nullement question d’une œuvre, d’un mouvement dans la peinture qui aurait été différent, ou même d’un trait de caractère de l’artiste qui aurait été expliqué au cours de la visite et qui aurait paru intéressant. Non, l’accent est mis sur la nouveauté. Les oeuvres présentées dans un musée ont-elles vraiment vocation à être nouvelles ? Bien au contraire. Quand j’entends « nouvelle exposition », j’entends en même temps la même personne, dix ans plus jeune, au milieu de la cour de récréation, parler de ses « nouvelles baskets ». 

Vous pensiez que l’art avait échappé à la société de consommation ? Que seul l’art contemporain y avait sombré ? Je crains qu’il me faille vous annoncer que même Léonard de Vinci et Gustave Courbet en sont devenus les victimes !

A.Painset

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