Pour une écologie Kiwi

NDLR : L’Extrapôle rappelle que les opinions des rédacteurs n’engagent qu’eux et non l’association.

« La pastèque (Citrullus lanatus), aussi appelée melon d’eau, est une espèce de plantes herbacées de la famille des Cucurbitacées, originaire d’Afrique de l’Ouest, largement cultivée pour ses gros fruits lisses à chair rouge» nous apprend la page Wikipédia dédiée à la question de la pastèque. S’il nous prenait l’envie de dresser un parallèle entre la cucurbitacée d’Afrique de l’Ouest et la couleur politique des partis écolos actuels, on aboutirait à la conclusion que tous deux sont verts à l’extérieur et rouge à l’intérieur. Autrement dit, ces partis sont comme du plaqué-or : un vernis de vert sur un programme à gauche du spectre politique, comme le montrent les alliances régulièrement passées entre Écologie-les Verts et PS ou FI.

Mais prenons de la hauteur. Plus foncièrement, l’écologie politique est alimentée par la matrice du progressisme : mieux qu’un exposé, c’est l’exemple de Mlle Thunberg affirmant le 8 mars 2020 “We can not have climate justice without gender equity”. L’axe partisan droit-gauche n’est pas pertinent pour analyser l’écologie car il n’en définit pas d’approche particulière ; il se trouve bien des politiciens de droite pour adhérer à la vision écologiste des Verts. On est en réalité conditionné par notre approche conservatrice ou progressiste ;  abandonnons donc un instant toute notion de droite et de gauche pour nous concentrer sur l’opposition philosophique fondamentale qui scande la vie politique depuis la Révolution : le conservatisme et le progressisme. Ces deux pensées philosophico-politiques opposées ont nécessairement des réponses différentes à la crise écologique que nous traversons. Contrairement à ce que l’on croit, le conservatisme est très offensif et innovant à penser l’écologie depuis peu (notamment comme un système), pour la bonne raison que sa nature l’y prédispose. Et, jusqu’ici, ce bouillonnement intellectuel n’a pas réellement infusé dans l’offre politique : peut-être la crise actuelle du Covid-19 précipitera-t-elle les choses. Il serait temps. En effet, voici pourquoi conservatisme et écologie vont de pair.   

Le ver est dans la pastèque

Le progressisme, c’est la “conviction que le sens de l’histoire est le progrès” (J. Ellul). N’ayant aucun terme défini ni peut-être souhaité, ce progrès ne s’interrompra jamais parce qu’il s’autoalimente d’objectifs toujours voués à être dépassés ; c’est pourquoi le progressisme ne se satisfait jamais du présent. Dans Demeure. Pour échapper à l’ère du mouvement perpétuel, le philosophe F.X Bellamy analyse le progressisme et le définit comme la passion du mouvement et la haine de la stabilité ; l’amour d’un futur fantasmé et l’aversion d’un présent bien réel : c’est, en somme, la conception d’un monde liquéfié, toujours en branle et jamais en paix. Par exemple, une grande banque martèle depuis des années ce slogan : “Construisons dans un monde qui bouge”. Très bien me direz-vous, mais quel rapport avec le progressisme ? Je vous répondrai que cette devise est la meilleure illustration de ce que le progressisme a de paradoxal à nous proposer en matière d’écologie. Dans l’Evangile de Saint Matthieu (Matthieu, 5-7), Jésus conclut son grand sermon sur la montagne dénonçant la duplicité de ceux qui ne mettent pas leurs actes en accord avec leurs paroles par la parabole de la maison bâtie sur le roc et de celle bâtie sur le sable meuble : ceux qui mettent en pratique sa Parole ont construit quelque chose de solide et de durable, quand les autres voient leur maison s’effondrer, elle qui n’a été construite sur rien de pérenne ni de bon. Mutatis mutandis, il en va de même le slogan ci-dessus. On ne peut rien construire sur le sable, c’est-à-dire “dans un monde qui bouge”, dans un monde en perpétuel mouvement ; la maison qu’est notre société, notre civilisation, notre humanité se lézardera de fissures si ce monde est une “branloire pérenne” à la Montaigne. C’est paradoxal, car comment conserver, comment offrir un héritage quand il a été déconstruit ? En fait, le mauvais pater familias qu’est le progressisme ne laisse rien en héritage à ses enfants, car il a dilapidé la fortune de ses pères.

L’union forcée du progressisme et de l’écologie a enfanté un monstre comme l’écologisme intersectionnel, qui a étalé son ridicule à la face du monde avec des slogans “sauvons les ours polaires, pas les actionnaires” ou “bouffe-moi le clito, pas le climat” (Marche pour le climat) qui en disent long sur les préoccupations véritables de ces courants qui se soucient en fait bien peu d’écologie. On essaie vainement de lier “combats sociétaux” et climat, pensant que défense des minorités/opprimés rime avec défense de l’écologie ; qu’écriture inclusive et sauvetage des ours polaires vont de pair. Mais la notion de progressisme sociétal est antagonique à celle de conservation de l’environnement. Ce sont des dynamiques opposées : comment, d’un côté,  vouloir le changement quand, de l’autre, on veut la préservation ? Elles sont opposées car on ne peut justifier l’éternel besoin de progrès sociétal face à la défense de l’écologie, qui réclame d’amoindrir les dommages causés à la nature et la conserver, pour qu’à ceux qui nous succèdent soit léguée une Terre aussi belle que celle que l’on a reçue. Donc, contrairement à ce qu’a dit le grand Z, n’écoutez pas l’homélie du père Attali. D’ailleurs, le grain de sable commence à s’introduire dans les rouages de la machine : en juillet 2015,  Europe-Ecologie-les Verts a voté une motion reniant la notion de progressisme et souhaitant “engager une réflexion critique et un débat sur les conceptions du progrès en liant cette analyse à la critique de la croissance ou du développement” . Et, plus récemment fin 2019, Yannick Jadot a émis l’idée d’une ouverture plus large du parti écolo pour les municipales, allant peut-être jusqu’à inclure une partie des maires divers droite -idée pour l’instant retoquée par le parti. 

Le vert est dans le conservatisme

Néanmoins – pardon au CIC – il est préférable de construire sur le roc, comme le préconiserait un bon maçon. C’est ce monde de repères que défend grosso modo la pensée conservatrice, irréductible à une méfiance infondée de la modernité. Si elle reconnaît bien sûr sa soif de changement, elle affirme dans le même temps que l’Homme ne peut vivre seulement comme un individu pur et déraciné de toute attache, feuille morte virevoltant au vent, s’il n’est ancré dans une culture : des mythes, des valeurs et des rituels traditionnels. Pour qu’il conserve ces repères indispensables, il s’agit de favoriser le lien social comme la famille  -la solidarité sociale fondamentale-   et la nation  -la solidarité sociale étendue à ceux qui partagent la même histoire-  d’où l’insistance politique sur ces sujets. Mais entendons-nous bien, le conservatisme n’est pas hermétique au changement ! Il l’accepte comme étant constitutif de la nature humaine et il n’est pas à confondre avec la réaction. Toutefois et pour résumer avec le bon mot de l’essayiste québécois M. Bock-Côté, “là ou le progressiste dit “progrès” avec un point d’exclamation, le conservateur dit “progrès” avec un point d’interrogation”, se demandant si le progrès annoncé vaut mieux qu’un état de fait déjà satisfaisant. Pragmatisme salvateur ; le mieux est l’ennemi du bien. 

Conserver à la fois l’environnement social et l’environnement naturel : voilà le vrai défi. Voilà la nécessité vitale d’une humanité qui, pour être libre, doit respecter la nature et chérir ce qu’on lui a légué comme autant de richesses. Voilà une écologie au sens accompli du terme (oikos, demeure ; logos, la science), c’est-à-dire une systématisation des rapports que la société entretient avec la nature mais aussi avec elle-même. Les premiers “écologistes” allemands de la Neue Rechte (Nouvelle droite) défendaient cette idée désormais reprise par Die Grünen en Allemagne. D’aucuns appellent “écologie intégrale” cette vision holiste de l’écologie. C’est entre autres l’Eglise catholique qui la défend ; de la Genèse à Saint François, elle a bien des choses à verser au débat. N’allons cependant pas penser que c’est un projet prosélyte : il est à la recherche du bien commun, et pas de l’intérêt étriqué d’un groupe particulier. Dans l’encyclique Laudato Si le pape François écrit qu’il “est fondamental de chercher des solutions intégrales qui prennent en compte les interactions des systèmes naturels entre eux et avec les systèmes sociaux”. Sont notamment proposé le développement d’une économie du recyclage, l’agriculture diversifiée et la rotation des cultures, la favorisation des modes de production ayant une efficacité énergétique maximale. Finalement, ce qui ressort beaucoup de cette encyclique, c’est l’idée de localisme, d’enracinement   -et l’on revient à l’idée de repères citée plus haut. L’écologie intégrale conçoit en effet l’enracinement de l’Homme dans son environnement historique, géographique, social, un concept que déploie Simone Weil -la philosophe ouvrière- dans l’Enracinement, selon elle le premier besoin de l’âme. Cela suppose un retour progressif aux grands espaces car les métropoles sont le visage incarné du déracinement, agrégats à but économique d’individus indistincts. Un enracinement local pour une consommation locale ; une écologie intégrale pour respecter la nature et notre condition humaine. 

Il est donc essentiel dès aujourd’hui que les conservateurs placent au coeur de leurs préoccupations la préservation de notre planète mais surtout qu’ils avancent leur modèle de société permettant à la fois la préservation de nos particularismes et la préservation de l’environnement. De façon plus prosaïque, l’espoir d’un accord -serait-il précaire- entre les partis politiques écologistes et les partis conservateurs est plus que jamais d’actualité. L’actuel gouvernement autrichien est peut-être unique au monde en ce qu’il réunit, par-delà leurs différences, les Verts et la droite du Premier-ministre Sebastian Kurz : espérons que leur alliance tienne ses promesses et montre le chemin nouveau qui nous est tous nécessaire. Pour en finir avec ceci, voici ce que Jean Giono écrivait dans La chasse au bonheur : “Nous avons un héritage, laissé par la nature et par nos ancêtres. Des paysages ont été des états d’âme et peuvent encore l’être pour nous-mêmes et ceux qui viendront après nous ; une histoire est restée inscrite dans les pierres des monuments ; le passé ne peut pas être entièrement aboli sans assécher de façon inhumaine tout avenir. Les choses se transforment sous nos yeux avec une extraordinaire vitesse. Et on ne peut pas toujours prétendre que cette transformation soit un progrès. Nos belles créations se comptent sur les doigts une main, nos destructions sont innombrables.”  Fort heureusement la fin de l’écologie pastèque ne fera pleurer personne. Ce qu’il nous faut, c’est une écologie kiwi.

Antoine de la Tour

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