Politique, une histoire de style (partie 2)

S’habiller pour ses idées

Après le XIXe siècle et le triomphe de la bourgeoisie en tant que classe dirigeante, vient le XXe qui comme chacun le sait est marqué par l‘essor de mouvements politiques nouveaux et radicaux. Le début du XXe, avant même l’explosion de la Première Guerre mondiale, c’est « la belle époque » où les costumes trois pièces sont encore la norme. Ils ont de larges revers, et on noue à leurs cols des rubans qui commencent sérieusement à ressembler à des cravates et des nœuds papillons modernes. A l’image de l’époque et de ses tendances comme l’art-nouveau, les costumes du début du siècle sont classiques mais subtilement fantaisistes. L’aube du XXe signe aussi l’implantation durable du modèle occidental dans le monde, à travers les empires coloniaux et la suprématie diplomatique de l’Europe. En matière de costumes des élites, la tendance est donc à l’Européanisation du monde au détriment des traditions vestimentaires locales.

Le XXe siècle, âge des idéologies

Le début du XXe siècle, c’est sympa. Puis il y a la guerre. De 1914 à 1918, on ne fait plus attention à grand-chose d’autre qu’au conflit, et ce n’est donc pas vraiment le moment de se soucier de l’apparence. La guerre a un impact immense sur le monde, la politique, et donc sur la mode des élites. Les grands militaires ont pris de l’importance dans la politique. Si les monarques du XIXe s’affirment en tant que chefs de guerre avec leurs habits, les militaires qui gravissent l’échelle du pouvoir au XXe sont souvent des chefs de guerre avant d’être des politiciens. Les uniformes d’officiers et de généraux seront couramment les tenues classiques des militaires présidents pendant le restant du siècle, de Francisco Franco à Thomas Sankara en passant par Philippe Pétain et Mouammar Kadhafi. Il y avait auparavant les hommes chefs d’armées du fait de leurs statut de dirigeant, le XXe siècle consacrera des hommes dirigeants du fait de leur statut de chefs d’armée. La nuance est subtile, et les costumes changent en conséquence, s’approchant désormais de pures tenues de hauts gradés, sans dimension artistiques créatives et sans raffinement sartorial.

La Première Guerre mondiale a pour conséquence l’apparition affirmée des idéologies politiques radicales en Europe et dans le monde. Le triomphe du Bolchévisme et du Nazisme résultent de la grande guerre, et revendiquant une rupture avec le système politique traditionnel, les idéologues et politiciens de ces courants inventent leurs propres codes vestimentaires.

Pour ce qui est des communistes, le but de la révolution prolétarienne est le renversement de la bourgeoisie. Par conséquent les leaders communistes s’habillent en contrepied du style bourgeois qui règne sur la politique depuis cent ans. Le père des révolutions du XXe siècle, Vladimir Lénine, est relativement élégant pour autant. On le connaît avec des costumes trois-pièces et des cravates à pois, mais il reste toujours très sobre et arbore systématiquement un béret ou une casquette d’ouvrier. Son successeurs Joseph Staline ne fait pas les choses à moitié, et rompt totalement avec la mode des dirigeants bourgeois et monarchiques. L’unique photo de lui portant une cravate date d’avant la révolution de 1917, et il apparaîtra toute sa vie avec des vestes à cols droit et boutonnés qui inspireront définitivement les dirigeants communistes, à commencer par Mao Tse-Tong. On parle d’ailleurs de « col Mao » dans le langage courant de nos jours. Ces tenues emblématiques sont un savant mélange de blouses d’ouvriers et de plastrons de généraux. Elles ont le col et la coupe de l’habit du travailleur, et les gallons, bottes et casquette d’un commandant. Dans son style, Staline s’affirme à la fois comme père du peuple, et maréchal de l’Union Soviétique.

De l’autre coté de l’Europe et du champ politique, l’entre-deux guerres est le théâtre de la montée des fascismes. Là encore, les costumes se démarquent. Il est intéressant de constater que les tenues des nazis et autres fascistes correspondent dans leurs compositions et leurs allures à trois points centraux de l’idéologie des porteurs :

Le nationalisme et le traditionalisme : les tenues d’été d’Hitler par exemple sont souvent inspirées de costumes bavarois traditionnels. Mussolini était grand amateur d’art tailleur italien. Oswald Mosley, chef de l’union fasciste anglaise, arborait fièrement les costumes classiques très formels et pompeux de la haute société britannique. (A ce propos chers lecteurs, remarquez comme quelques recherches sur Oswald Mosley suffiront à vous faire tomber sous le charme d’un politicien crapuleux d’extrême droite par la seule finesse de sa manière de s’habiller).

Le militarisme : dans une certaine logique belliqueuse, les politiciens d’extrême droite prônaient la puissance et la modernité de leurs armées, au nom de la gloire de leur nation. Beaucoup étaient eux même soldats ou anciens soldats , et leur tendance à récupérer les codes du vestiaire militaire dans leur tenues civiles, voire à directement porter des uniformes était forte. Ce qui n’est pas sans rappeler les habitudes de Mussolini.

La droiture et l’ordre. Les costumes des fascistes sont épurés, pragmatiques, cintrés et parfaitement taillés. Rien ne dépasse, tout est utile et à sa place : à l’image des sociétés totalitaristes fascistes. On ne s’étonne pas que pour la confection des uniformes des SS et des hauts dignitaires allemands, le parti Nazi ait fait appel à un couturier rigoureux, soucieux du détail et fervent partisan d’Hitler: Hugo Boss. Cette tendance à rationaliser les costumes vise aussi à rendre menaçant et à forcer le respect, avec un usage courant du noir immaculé, des couvre-chef imposants, etc.

Au tour des démocraties, maintenant.

Force est de constater, presque à regret pour nous autres amateurs de style, que le costume classique reste au XXème siècle la norme figée des politiciens dans toutes les démocraties occidentales. Il y alors peu à analyser, mais quelques points peuvent retenir l’attention.

Les grandes figures politiques du siècle ont fait preuve de charisme, au biais notamment de l’utilisation de tenues sophistiquées, à l’image de Churchill qui portait comme personne le nœud papillon à pois, presque déjà désuet à l’époque. Des pièces comme la veste de costume croisée ou les costumes rayés sont des innovations des années 1920 et 1930 qui dépasseront les seuls milieux dandys pour se retrouver aux corps des politiciens soucieux de leur images d’hommes résolument modernes.

L’apparition de la télévision en couleur et son affirmation en tant que pilier de la vie politique a été facteur de modernisation du style. Paraitre à l’écran en couleur implique de s’habiller joliment, du moins de manière à se mettre en valeur et renseigner quant à sa personnalité et ses idéaux. J.F Kennedy, qui fut le premier grand chef d’État à faire de la télévision un pilier de sa communication lors de sa campagne de 1960, privilégiait les costumes modernes texturés, et les cravates de couleur. On se souvient encore de lui comme d’un président jeune et moderne, entre autre grace à l’image qu’il a habilement construit avec ses tenues.

En définitive, les costumes des titulaires des hautes fonctions politiques et des candidats se sont adaptées à ces derniers au cours du XXe siècle en fonction de l’identité que chacun revendiquait : l’homme jeune, l’homme moderne, l’homme attaché aux traditions, l’homme innovant, tout cela peut et doit s’exprimer au travers des vêtements.

Affiche du parti libéral Britannique pour les élections législatives de 1924.
« Conservatisme : dépassé ! Socialisme : trop radical! Libéralisme : c’est ca !! »
Sans avancer d’arguments politiques, les libéraux se mettent en valeur par la posture et l’habit. Le libéral propre sur lui, jeune et en costume moderne est présenté comme fiable face au conservateur rouillé en costume désuet et

au socialiste excentrique et débraillé.

On comprends aisément qu’au XXème siècle, les habits des gouvernants se sont imposés comme des instruments de communication, au service d’une idéologie, d’une image publique. Or, l’age d’or des stratégies de communication politique se tient au XXIe siècle, sous nos yeux, et à plus forte raison d’élections en élections. L’ultime étape de l’histoire du style des politiciens est actuelle, elle est riche et résolument le reflet de la manière dont on fait de la politique de nos jours…

A suivre...

Nemo Millet

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