Politique, une histoire de style (partie 1)

Ah, quel délice que de rire des hommes de pouvoir quand leur apparence tutoie le ridicule. On se souvient d’épisodes, pourtant insignifiants sur le plan politique, qui ont retenu notre attention et celle des médias : Francois Hollande en costume traditionnel kazakh, le fez d’Emmanuel Macron, la Rolex de Nicolas Sarkozy, et moins connu chez nous, le scandaleux costume beige de Barack Obama (à croire qu’il en faut bien peu pour faire scandale en Amérique).

Pourquoi retient-on ces images ? Pour les vêtements arborés par des chefs d’Etats. On les trouve ridicules, inappropriés, on remarque leur décalage. Voilà le point : c’est seulement dans ces situations qu’on les remarque. Alors, pourquoi ne notifie t’on pas ou peu les habits des hommes politiques le reste du temps ? A croire qu’ils portent tous les mêmes costumes deux-pièces d’employés de bureaux ? A l’évidence, non. Peut-on vraiment penser que des hommes qui aspirent à rassembler des masses et gouverner des nations ne font pas attention à leurs vêtements, et donc à leur image?

Non. L’habit est un enjeu de pouvoir, parmi les plus oubliés, y compris par certains hommes politiques (et c’est bien dommage pour eux). L’habit ne fait pas le politicien, encore que… Mais alors, pourquoi une telle place accordée au vêtement ? La politique n’est-elle pas une question d’idéologies et de grands principes, et l’habit une simple enveloppe matérielle ? Vision idéaliste. Les grandes pensées ne font pas tout. Les leaders sont nécessaires depuis que la politique existe, et ils ont tout interêt à adapter leur style en fonction de leur message. Plus encore, même sans volonté affirmée de distinction de la part du gouvernant, son look est significatif : il en dit long sur sa place dans le monde du pouvoir, sur son temps.
Voyageons ! A travers les époques, le monde et les modes, comprenons le rôle de l’habit chez les gens de pouvoir, jusque nos jours, période de mutation profonde du style, bien au-delà de la politique.

Nota bene : Le rédacteur n’a connaissance de l’art vestimentaires des homme seulement, et l’implantation durable des femmes en politique est (hélas) très récente, ce qui empêche l’analyse historique large. Il sera donc question dans cette chronique de mode masculine uniquement.

Les temps anciens du style moderne

Au fait, depuis quand existe la politique ? Depuis toujours, quelle question ! L’homme est un animal politique, relire Aristote ! Le style aussi d’ailleurs : de la peau de bête préhistorique au t-shirt SUPREME, nous avons toujours eu besoin de vêtements. En revanche, depuis quand existent les approches MODERNES de la politique et de la mode ? De la même période en réalité : le XIXe siècle, et ce n’est pas anodin. Dans un monde bousculé par le siècle des lumières, les révolutions Américaines, Françaises et industrielles, l’Occident a changé ses pratiques en matière d’habillage et de gouvernance. Surtout, comprenons bien que les deux sont liées.

Les lumières et la révolution de 1789 l’avaient annoncé: le nouveau monde de l’an 1800 n’est plus celui du règne de l’aristocratie et du clergé. L’élite politique devient alors progressivement la bourgeoisie, classe sociale neuve et fringuante, qui n’a pas manqué le coche en profitant de la révolution industrielle et du déclin des vieilles dynasties européennes pour se hisser en haut de la société. Dans une logique marxiste, on dit qu’elle est la nouvelle classe dominante. Or, la chute des aristocrates et de leurs habitudes vestimentaires extravagantes à base de culottes, de bas de soie, de gilets et de capes, vêtements jusqu’alors symboles de pouvoir, donnera naissance à une ère de nouvelles tenues. Les avancées en matière de production textile liées à l’industrialisation, et les évolutions de l’art tailleur mènent les classes dirigeantes du XIXème siècle à privilégier la sobriété et la nouveauté. La bourgeoisie se constitue ainsi son apanage vestimentaire : un pantalon (qui rappelle les sans-culottes et le nouveau monde politique par là même), une chemise blanche, un gilet simple, un veston, et un ruban noué au cou, qui est encore à mi chemin entre les cravates et le nœud papillon contemporains. Il est intéressant de remarquer qu’en Angleterre, berceau de l’art tailleur, ces deux accessoires portés au cou ne se distinguent à peine, jusque dans le langage actuel: on parle de neck tie et de bow tie.

Cette tenue, théorisée par George Brummell, père des dandys, est restée associée pouvoir : c’est ce que l’on nomme sobrement le costume (familièrement le « costard » dans la bouche de ceux qui n’en n’ont probablement jamais porté). À l’évidence, le costume ne restera jamais longtemps le même, car le XIXème siècle c’est aussi le début de l’âge de la vitesse et du changement continuel, y compris en terme de mode. Toutefois, jusque au début du siècle suivant, ce modèle d’habillage est l’unique en politique, dans la mesure ou le costume est l’habit du bourgeois et que seule la bourgeoisie détient le pouvoir.

Ces messieurs Haussmann, Peel (premier ministre britannique), Jaurès, sont, à quelques décennies près, habillés de la meme manière.

Alors, non, il est évident que les puissants du XIXe siècle n’ont pas tous eu précisément la même panoplie. Le XIX siècle, c’est aussi le temps des dernières grandes heures de gloire des monarques Européens. Si la classe politique bourgeoise s’est uniformisée en matière de sape, quelques dirigeants ont conservé des habits encore plus formels qui rappellent l’ancien régime. Un exemple typique est celui de Louis Napoléon Bonaparte, qui apparaissait en costume classique avant d’opter systématiquement pour un uniforme particulier une fois devenu l’Empereur Napoléon III en 1852. L’objectif est multiple : affirmer son statut suprême, se démarquer de classe politique de manière générale en tant que souverain et commandeur de la nation. A propos de commandement, ces uniformes grandioses portés par quelques dirigeants Européens d’alors sont d’inspiration militaire, avec épaulettes, décorations, port du sabre et tout le tintouin. Cette posture de combattant dans l’habillage est peut être un héritage de Napoléon Ier, et de sa tendance à s’habiller de sorte à souligner simultanément ses prestiges guerriers et politiques. Pourtant, les mutations modernes de l’art tailleur auront également marqué ces costumes là, ne serait-ce qu’en matière de réduction du frou-frou superflu et avec disparition des culottes et des bas au profit des pantalons. Cette tendance chez les monarques se poursuivra jusqu’au milieu du XXe siècle, plus encore parfois dans quelques occasions formelles.

L’empereur Napoléon III, le tsar Alexandre II, le Kaiser Guillaume I, exemples classiques d’empereurs européens qui conservent les codes vestimentaires des monarques. Les matières nobles, grandes soies, laines et fourrures, ainsi que le travail des couleurs et des broderie dorées rappellent les dirigeants de l’ancien régime. Les codes ont toutefois évolué : les empereurs s’affichent tels des militaires, en pantalons et vestes taillées de la même manière que les costumes bourgeois.

Enfin, le XIXème siècle, c’est le grand siècle des accessoires de mode de la bourgeoisie, associés au pouvoir par conséquent. Montres à gousset, boutons de manchette, et surtout le chapeau haut-de- forme. Véritable fruit de l’union de la révolution de l’art sartorial anglais et d’une certaine idée de l’élitisme, le haut-de-forme est un symbole du siècle. Sobre mais imposant, simple mais luxueux, il est l’accessoire le plus emblématique des classes dirigeantes du XIXème siècle et d’une bonne partie du XXème. Héritier des bicornes et des autres larges couvre-chefs des anciens hommes de pouvoir, sa stature est révélatrice : il fait paraître plus grand, il confère dignité et respectabilité, attraits indispensables du politicien. Collin McDowell, historien des chapeaux, décrit le haut-de- forme comme un marqueur intemporel de pouvoir et de conservatisme, alors que le chapeau melon qui s’impose au cours du XXème siècle informe selon lui quant à la tendance réformiste et démocrates de son porteur.

Symbole de pouvoir, le haut-de-forme a été l’accessoire fétiche du président Lincoln, amplifiant sa grande taille. Raffiné et respectable, le chapeau a été l’attribut célèbre d’autres dirigeants américains et européens : Woodrow Wilson, Benito Mussolini dans sa jeunesse de militant… Il est resté un élément de style fortement associé au pouvoir jusqu’au milieu du XXe siècle, notamment porté lors d’occasions particulières par Francois Mitterand, alors ministre de l’intérieur.

Le XIXème siècle voit le triomphe de la bourgeoisie en tant que classe dominante et l’affirmation du statut de chef de guerre des monarques. Mais le vêtement ne restera pas un simple marqueur de son époque, et l’histoire fera de lui un outil politique réfléchi. La première guerre mondiale à venir aura sur le monde les conséquences que l’on connaît. Entre autre, naitront les idéologies totalitaires, et avec elles leurs nouvelles garde-robes…

Nemo Millet

À suivre

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