Pourquoi les chèvres d’Israël ne portent-elles pas de kippa — pourquoi les poissons, ça vit sous l’eau, puis d’ailleurs pourquoi il y a des animaux – et enfin, pourquoi le feu, ça brûle – sont autant de questions d’enfants en bas âge, ou d’étudiants ivres en fin de soirée, auxquelles la mythologie grecque apporte des réponses, poétiques, rocambolesques et profondes, comme toujours, que je m’en vais vous conter. Il s’agit en l’occurrence du Protagoras de Platon.

Zeus, tout puissant, roi des dieux, n’est pas arrivé au sommet de l’Olympe par hasard. Il a gagné sa place par le sang, par des guerres successives, contre les forces chaotiques (vous croyez que je plagie un conte d’enfant ? ce n’est pas certain), les géants, puis les fameux Titans, puis contre le pire de tous : Typhon. Une fois sa victoire acquise, c’est pour lui l’occasion d’organiser le monde avec ceux qui l’ont aidé à vaincre. Ainsi, il ordonne les choses comme vous le savez : Ouranos le grand-père, a les cieux ; Gaïa la grand-mère, a la terre ; Hadès et Poséidon, les frères, les enfers et les océans ; Thémis, la femme (et la tante !) conserve la justice ; Tartare le grand oncle, garde le… tartare, les choses sont bien faites. Ce partage est parfait car chacun est à sa place. Le monde n’est plus chaotique, il est cosmique. Notion centrale dans la pensée grecque, le cosmos correspond à un état du monde ordonné, où il n’y a « rien de trop », comme il sera inscrit sur le temple de Delphes, faisant office de credo de toute la pensée grecque.

Et les animaux furent

S’il est capable d’une telle organisation, c’est parce que Zeus a eu pour femmes Héra, Eurynomée, Mnémosyne, Léto, Sémélée, Europe, Callisto… Thémis, la justice, et Métis, la ruse, l’intelligence, que Zeus a, de manière très galante, mangée ! Il est ainsi devenu juste et intelligent, et partage le monde cosmique au regard de ces facultés. Alors, tout va bien dans le meilleur des mondes. Tout est intelligemment ordonné. Plus de Titans, plus de géants, plus de chaos… la paix règne enfin ! Mais la paix, c’est ennuyant. Et les dieux s’ennuyaient. Et c’est fort pénible de s’ennuyer surtout lorsqu’on est immortel, puisque ça ne peut s’arrêter. Zeus eut une grande idée pour amuser les Olympiens, celle de créer des êtres, mais des êtres pas comme eux, des mortels : les animaux. Il confie la tâche à Prométhée, (pro– avant et Metis– comme la déesse, c’est l’intelligence. C’est donc celui qui pense avant). Alors qu’il s’apprête à organiser le monde animal sur terre, comme Zeus a organisé le monde divin du cosmos, son frère, Epiméthée, celui qui réfléchit après (un con, disons-le !), le supplie de le laisser faire ce partage des dons entre les animaux, et obtient gain de cause. Epiméthée fabrique, pour chaque animal, un prototype, et donne tantôt des ailes s’ils sont en haut, tantôt des nageoires s’ils sont en bas, tantôt du pelage, qu’il densifie s’il prévoit de faire vivre l’animal dans des milieux froids. Il donne une descendance très nombreuses aux proies faciles, tandis qu’il donne une descendance restreinte aux prédateurs. Il équipe les seconds de griffes, de mâchoires, de force, tandis que les premiers fuiront en grimpant aux arbres, en creusent des terriers, ou par leur simple vélocité… Bref, tout est parfait, ordonné, aucune espèce ne peut craindre d’être détruite par une autre, chacune est à sa place, enfermée dans son prototype. Nous retrouvons notre cosmos.
Epiméthée ne serait donc pas si imbécile que cela ? Si, parce qu’il a oublié une espèce : la nôtre ! L’homme doit naître mais il n’a rien ! Il ne court pas vite, n’a pas beaucoup de force, pas de griffes, pas de pelage, pas de nageoires, pas d’ailes, il ne monte pas aux arbres et ne creuse pas des terriers… Il va être éliminé du monde en un clin d’œil, tant il est vulnérable naturellement. Que faire alors ? S’en remettre à Prométhée qui part voler le feu à Héphaïstos et le savoir à Athéna, pour façonner l’homme avec ces attributs divins, lui conférant la technique. Grâce à la technique, l’homme se corrige lui-même : pas de nageoires ? Il construira des bateaux. Pas de terrier ? Il bâtira des maisons. Pas de griffes ? il fabriquera des armes. Pas de vitesse ? Il fera des voitures. Pas d’ailes ? Il créera des avions.
Tout ce que la nature ne lui a pas donné, l’homme le construit lui-même. Tout ce qu’Epiméthée a omis, Prométhée nous permet d’y accéder, grâce au feu divin. Par ce simple feu, nous trouvons des réponses à nos questions initiales : pourquoi l’homme est le seul animal à croire à des dieux ? Pourquoi n’a-t-on jamais vu de marmotte le dimanche matin et aucune chèvre porter une kippa ? Parce qu’elles ne sont pas faites de feu, et par là, n’ont aucun lien avec le divin. Ce n’est pas un hasard si, dans la civilisation grecque, lors des sacrifices, on brûle la bête ! Parce qu’encore une fois, ce feu d’Héphaïstos est ce qui lie les hommes aux dieux.

Les animaux ne sont pas moraux, puisque toutes leurs actions sont dictées par leur prototype et leurs dons, et non par une quelconque connaissance du bien et du mal

À chaque attribut ses conséquences

Toutefois, ce feu est-il un bienfait ? L’écologiste radical ne peut répondre oui (si tant est qu’il ait lu Platon). Pourquoi ? Parce que, bien qu’il nous permette de survivre, ce feu permet à l’homme Prométhéen de faire preuve de ce que les Grecs appellent l’hubris, ou hybris. C’est la deuxième notion centrale de ce mythe, et pour les Grecs, il n’y a rien de pire. L’hubris, c’est la démesure, fille de l’arrogance, c’est tout ce qui trouble ce monde parfait, ce monde cosmique, créé par Zeus. Et avec ce feu entre les mains, les hommes portent trop souvent atteinte à ce cosmos : c’est la seule espèce qui tue en masse alors qu’elle n’a plus faim, qui menace la planète entière avec la bombe atomique, qui crée des tortures atroces, des techniques aliénantes, qui extermine les animaux, et le pire de tous les maux : qui a vu des membres se prendre eux-mêmes pour des dieux. Voilà pourquoi le feu, ça brûle. Se demander la mesure dans laquelle il faut en user, c’est poser la question transversale de toute les pensées écologistes modernes.
Le mythe platonicien ne s’arrête pas là, il se prolonge. Selon d’autres versions, il fait intervenir la terrible Pandore, première femme de l’humanité, avec sa boîte, mais ce sera pour une autre fois.
En l’état, il nous permet de penser la place de l’animal dans le monde : Platon l’a dit, l’animal a un prototype et des dons particuliers. Par conséquent, tous les chats ont des griffes, et courent après la souris, toutes les abeilles ont un dard et font du miel, les lions une crinière et chassent la gazelle… car Epiméthée a créé leur prototype ainsi. Leur place dans le cosmos est, certes juste, parfaite, aucune espèce ne pouvant pécher par hubris, mais en conséquence ils ne sont pas libres, ils sont prisonniers de leur prototype et de leurs dons : jamais un chat ne pourra nager sous l’eau, ou faire du miel, mais quelle que soit son époque, il chassera les rongeurs. En plus de n’être pas libres, ils ne sont pas moraux, puisque toutes leurs actions sont dictées par leur prototype et leurs dons, et non par une quelconque connaissance du bien et du mal.

Comment la nudité façonne l’homme

L’homme n’a pas de prototype, il doit s’en créer un

Un élément qui peut paraître évident mais ne l’est pas tant que ça : les animaux ne peuvent pas avoir d’histoire, ils sont condamnés à répéter indéfiniment les fonctions de leur prototype, ce pourquoi Epiméthée les a créés. Il n’y aura jamais d’ère du lion, ou autres soumissions d’une espèce par une autre. C’est l’enseignement que nous donne Rousseau, qui décrivait son chien comme son « meilleur ami », formule qui aura bien plus de postérité qu’il ne pouvait le penser. Il nous dit cette même chose : « un animal est, au bout de quelques mois, ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu’elle était la première année de ces mille ans ». Toutes ces définitions de l’animal servent à mieux cerner celle de l’homme, lui qui n’a ni prototype ni dons particuliers. C’est alors Sartre qui nous éclaire : l’animal a un prototype et des dons, il a donc une nature, mais pas l’homme. Sartre réfute l’existence d’une « nature humaine ». L’animal est condamné à être prisonnier de celle-ci, l’homme lui est « condamné à être libre » : il est libre de plonger sous l’eau avec ses sous-marins, de voler dans les airs avec des avions, de chasser soit la souris, soit la gazelle… Puisqu’il n’a pas de prototype et que c’est à lui de s’en créer un, c’est donc tout logiquement, qu’il a lui, une histoire propre, celle de la recherche de ce dernier.

C’est parce que l’homme n’a pas de nature, qu’il agit librement, qu’il peut choisir le bien comme le mal, ce qui fait de lui un être moral

Autre conséquence, il n’y a pas de justice chez les animaux, car chacun est juste et à sa place, tandis qu’il y a une justice humaine qui dit comment s’ajuster au cosmos. Le mot d’ordre du juge romain : « rendre à chacun son dû » (suum clique tribuere pour ceux qui veulent briller) veut précisément dire cela : il n’y a de justice que dans le réajustement de l’être au cosmos, ce qui est inutile pour l’animal car il est juste par nature, mais nécessaire pour l’homme qui n’a, précisément, pas de nature.
Enfin, c’est parce qu’il n’a pas de nature, qu’il agit librement, qu’il peut choisir le bien comme le mal, ce qui fait de lui un être moral. Si la bête fait un mal, c’est parce qu’elle a agi conformément à sa nature. Si l’ange fait un bien, c’est pour la même raison. La bête comme l’ange, ne sont donc ni louables, ni condamnables, contrairement à l’homme, que Pascal définissait comme « ni ange, ni bête » ; mais qui serait plutôt, grâce à ce feu divin, mi-ange, mi-bête.

Ambroise Puy