Non, Hitler n’était pas écolo

Partout fleurissent sur Internet les titres de pseudo-journalistes se prenant pour des historiens autour de la thématique de l’écologie et de son rapport au nazisme. A en croire certains articles, certaines publications Facebook, ou certaines personnes, il y aurait un lien de filiation entre Notre-Dame-des-Landes, le véganisme, Greta Thunberg et… Hitler. Selon ces-mêmes théoriciens, le dictateur nazi serait le premier des écolos et il n’est plus rare lors d’une discussion autour de l’écologie que l’on rétorque à ceux qui la défendent le lien de parenté entre cette théorie et les nazis. Ainsi, demeure en toile de fond de toute polémique autour de la protection de l’environnement cette idée nauséabonde selon la laquelle les nazis eux-mêmes, ennemis du genre humain par excellence, seraient les premiers à avoir voulu protéger l’environnement. Il y a là l’image d’un formidable raccourci historique et d’une théorie qu’il s’agit ici de déconstruire. 

Tout d’abord, il semble important de se demander d’où vient cette idée, pourquoi certains se sont-ils mis à croire ou à vouloir faire croire que les nazis étaient des écolos ? Il faut comprendre que le rapport à la nature est assez prégnant dans la culture allemande de l’époque et notamment dans la culture romantique allemande du XIXème siècle. L’Allemagne, pays aujourd’hui puissant, première économie de la zone euro, quatrième mondiale, peuplée de plus de quatre-vingts millions d’habitants nous semble être un bloc monolithique, imposant et rigoureux qui nous apparait presque comme historiquement immuable. Le problème, c’est que cette vision est totalement fausse, l’Allemagne est un pays extrêmement jeune, le premier empire allemand à proprement parlé, issu de la solution « petite-Allemagne » et donc ne comprenant pas l’Autriche et les régions périphériques à fortes communautés germanophones, n’est apparu qu’en 1871. Avant-cela, le monde germanique est composé de centaines de petits Etats, petits royaumes et principautés. L’Allemagne est avant 1871 un pays qui n’existe pas, un espace géographique morcelé depuis les traités de Westphalie en 1648. Cette réalité a son importance parce qu’elle entraine le développement dans le monde germanique de courants philosophique, artistique, littéraire exacerbant la nation allemande et appelant à son unité, c’est la période du romantisme allemand du XIXème siècle. Et c’est au cours de cette période que nait un fantasme allemand quant à son rapport à la nature. On trouve ce topos germanique dans les célèbres Discours à la nation allemande de Fichte selon lequel l’homme allemand, par opposition au Français notamment, est resté proche de la nature, fidèle à ses racines et ce même sous l’effet du temps. Se développe le fantasme de forêts germaniques, lieux de la bataille de Teutobourg en l’an 9, qui auraient arrêté les Romains dans leur expansion territoriale et qui représentent ce qu’est la Kultur germanique, emprunte d’authenticité, rurale et protestante. C’est la naissance du fantasme d’un Allemand proche de la nature originelle, du moins plus que ses voisins, idée qui va infuser dans la société germanique tout au long du XIXème siècle.

Les nazis vont reprendre cette idée, cette théorie et l’exacerber. Johann Chapoutot, éminent historien du nazisme, démontre dans son livre La révolution culturelle nazie (à lire absolument) qu’ils sont tellement conservateurs et rétrogrades qu’ils entendent le mot de « révolution » au sens pré-révolutionnaire du terme, c’est-à-dire le « revolvere » latin symbolisant un retour en arrière. Partant, la révolution que veulent mener les nazis n’est pas un bond en avant, encore moins une projection mais bel et bien un retour en arrière. Un retour vers quoi ? Tout simplement vers un état de nature fantasmé par les théoriciens nazis au sein duquel les « races » se jetteraient à la gorge les unes des autres tels des animaux sauvages et au sein duquel la « race germanique » serait évidemment victorieuse. Bien entendu, cette vulgate de darwinisme de bas étage nauséabonde et tendancieuse est fausse, scientifiquement infondée, historiquement dépourvue de sens mais c’est à cela que se raccrochent les nazis et c’est l’idéal qu’ils cultivent, idéal d’un retour en arrière archaïque vers un monde violent fantasmé comme celui de l’accomplissement de l’homme germanique. Telle est la conception de la « nature » dans l’univers mental nazi, lieu d’une compétition raciale impitoyable et d’une violence extrême. C’est ainsi qu’entre 1933 et 1935 les nazis promulguent un certain nombres de lois, les Reichnaturschutzgesetz(-e, au pluriel en Allemand), censées protéger une nature germanique anthropisée perçue sous le prisme du vieux topos intraduisible allemand de la « Heimat », lieu où l’on se sont bien, où l’on se sent chez soi, mot intéressant pouvant revêtir un sens plutôt sympathique mais également chantre de toutes les théories ethno nationalistes parmi les plus frustes. La nature du NSDAP est celle de l’ethnologue, du raciologue bien plus que celle du naturaliste et par conséquent ce que les nazis entendent par protection de la nature c’est en réalité la protection du supposé particularisme germanique rural, originel bien plus qu’une gestion raisonnée et raisonnable des ressources ayant pour but de préserver la nature qui nous entoure et le maigre équilibre sur lequel est fondé notre écosystème. L’homme allemand est comparé à un arbre, enraciné et imposant ; la nation à une forêt, elle-même menacée par des ennemis extérieurs tantôt communistes, tantôt juifs, idée parfaitement illustrée par le film nazi de 1936 intitulé Ewiger Wald, ewiges Volk, traduisible par Forêt éternel, peuple éternel.

Paradoxalement, c’est partant de ce rapport fantasmé à la nature que les nazis vont en fait expliquer et donner un sens à l’utilisation forcenée qu’ils vont faire de cette nature considérée inépuisable pour le peuple germanique. L’homme comme l’arbre sont perçus comme des outils au service du dessein nazi, celui de la maitrise des espaces, des biotopes (qui se dit en Allemand, Lebensraum, cela ne s’invente pas). Encore une fois, Johann Chapoutot démontre que dans l’univers mental nazi, l’homme allemand se développe et s‘accomplit dans une production outrancière, autant démographique, qu’économique et qui va évidemment à l’encontre de la protection de la nature en tant qu’elle repose sur une utilisation censée et réfléchie de la ressource et sur une maitrise de la production pour qu’elle n’excède pas la capacité qu’a la nature de l’absorber. L’idéal nazi est donc profondément anti-écolo. C’est au prix non seulement d’un anti-humanisme plus que radical, mais aussi d’une destruction assurée de la nature par une production jugée sans limite, que l’homme allemand doit pouvoir se ressourcer, se régénérer. Ainsi, les Naturschutzgesetze (littéralement lois de protection de la nature) qui sont censées s’appliquer dans le Reich, sont ignorées au profit des impératifs économiques exacerbés par l’attitude belliciste nazie. C’est ainsi que dès 1936, les îles de Rügen, en théorie espace protégés, sont saccagées pour y établir un immense champ de béton visant à accueillir des espaces de vacances de l’organisation de la KdF pour les travailleurs allemands. C’est également ainsi que le plan de quatre ans de 1936 mécanise l’agriculture, acceptant une pollution des sols inévitable. C’est également dans le même schéma de pensée que les nazis saccagent les côtes atlantiques pour y installer leur fameux « mur » de bunkers et détruisent des hectares de forêt pour y construire des camps de concentration. A y regarder dans les archives nazies, il me serait possible d’énumérer comme cela les non-sens écologiques du IIIème Reich sur bien plus d’une page comprenant la construction d’autoroutes, la percée de tunnels, l’installation d’usines et de forages, la coulée d’immenses nappes de béton ou bien, exemple paradigmatique de l’attitude profondément tout sauf écolo des nazis, la politique de la terre brûlée pratiquée en Europe de l’Est, comme l’ont rappelé les historiens. Les nazis et avant eux les théoriciens du IIème Reich allemand, lancés dans une course effrénée pour rattraper le retard de l’Allemagne sur les grandes puissances économiques européennes n’avaient que faire de l’écologie et bien qu’ils accordassent dans leur univers mental une place fantasmée à une nature pensée comme lieu de mort pour tout ce qui n’est pas germanique, ils se sont empressés dès leur arrivée au pouvoir en 1933 de la détruire.  

Ainsi, les nazis ont épuisé les hommes autant que la nature qui les entouraient dans un monde germanique qu’ils concevaient comme dépourvu de toute limite, physique comme mentale. Là se trouve la réalité des choses, bien éloignée des théories saugrenues d’un nazisme bienveillant à l’égard de la nature et d’un Hilter écolo. Alors attention. Attention à ce que l’on peut lire çà et là sur internet, attention aux thèses politiquement fantasmées de certains et attention à ne pas plaquer avec anachronisme notre perception de la nature sur celle qu’en avaient les nazis.

Elias Balat

Bibliographie :

  • Johann Chapoutot, (2019), Nazisme, environnement, écologie, La Pensée écologique, vol 3 n°2.
  • Timothy Snyder, Black Earth : the Holocaust as History and Warning, 2016, 462 pages.