C’est dans ce nuage de fumée, asphyxiant le Liban, étouffant les larmes déchirantes, dissimulant la détresse accablante, qu’une lumière vient éclaircir l’orage qui s’abat sur la jeunesse libanaise. C’est le point d’orgue de la crise économique, celle que l’on nomme « émigration ». 

L’émigration est un ticket à gratter gagnant. Si d’un côté certains le saisissent et s’envolent, d’autres espèrent encore ne jamais avoir à l’utiliser, mais pour la grande majorité des libanais le ticket se révèle perdant et l’espérance de quitter le pays est nulle. 

Souvent offerte aux jeunes, l’émigration leur est dédiée, ceux que l’on considère encore vierges d’accomplissement et pour qui l’exil est sans doute la dernière chance d’aller au delà des simples songes que peut leur offrir le Liban. 

Alors que la lumière est mise sur la fatalité qui s’abat sur ces jeunes condamnés à s’évader du pays du cèdre, l’ombre pèse trop souvent sur le destin maudit de ceux qui restent, tantôt par choix, tantôt par impuissance.

Puisque pour certains l’émigration sonne encore comme une calamité, qu’elle résonne comme un échappatoire pour d’autres, ne négligeons pas ceux pour qui son écho est à peine perceptible. Là où l’exil est un luxe, pour beaucoup, s’échapper ne reste qu’une fiction. 

Ne les oublions pas.

Ne les oublions pas, ces jeunes prodiges aux ambitions débordantes, ceux dont les rêves se figent par leur cherté affligeante. 

Ne les oublions pas, ces pères, ces mères, ces oncles, ces tantes, ces humbles libanais résignés à rester sur ces terres opprimantes et malmenantes, quelque fois par amour et par choix, d’autres fois par devoir et impuissance.

Ne les oublions pas, ceux à qui il ne reste plus que la voix, pour crier la détresse et le désarroi. Ceux qui se battent jusqu’au sang pour ne plus que s’abatte le Liban. 

Ne les oublions pas, ces ainés, ces épuisés, épuisés de la vie et d’un pays.

Ceux qui emporteront avec eux, l’amertume d’un Liban que l’on pleure, et le souvenir d’un Liban que l’on quitte. 

Ne les oublions pas, ceux qui franchissent les portes de l’aéroport, mais qui ne décollent pas, ceux qui rêvent de monter à bord et qui vous ne lâchent pas. 

Ceux qui vous voient partir et espèrent votre retour, ceux dont le coeur se déchire et attendent leur tour. 

Ne les oublions pas.

Joya Eid