Mustafa Kemal ou la naissance de la Turquie moderne

Octobre 1918: les Alliés, vainqueurs de la Guerre, et l’Empire ottoman signent sur une petite île grecque l’armistice de Moudros, actant la défaite de ce dernier. “L’homme malade de l’Europe “, pour reprendre la formule du tsar de Russie Nicolas I adressée en 1853 à un diplomate anglais, est désormais à l’agonie.

Deux ans plus tard, le Traité de Sèvres redessine entièrement la carte du Moyen-Orient. C’est la fin de l’Empire ottoman, qui aura régné sur l’Orient pendant près de six siècles. Ses territoires sont trop rapidement démantelés, sans tenir compte des sentiments nationaux. Ce redécoupage territorial favorise l’émergence de nouvelles tensions géopolitiques, à l’origine des conflits actuels entre ethnies.

Tous les pays vainqueurs de la Première Guerre mondiale s’intéressent de très près à la question ottomane. La France s’accapare du Liban et de la Syrie pour en faire des protectorats. Ces deux états deviendront indépendants des années plus tard. Même situation pour le Royaume-uni avec l’Irak et la Transjordanie. Les peuples voisins du plateau anatolien réclament également leur part du gâteau. Les Grecs voient avec la fin de leur ennemi éternel l’occasion de réaliser enfin le “miracle grec”, rêve ultime de s’établir des deux côtés de la mer Egée, comme aux temps de Périclès, avec Constantinople pour capitale.

Le sultan, qui reste encore le leader ottoman, se montre incapable du moindre redressement; la fin paraît alors inévitable pour la “Sublime porte”. Mais c’est sans compter la ferveur patriotique d’un brillant militaire turc de la Grande Guerre.

Il se nomme Mustafa Kemal. Après avoir renversé un sultan affaibli, il réussit héroiquement à repousser en moins d’un an les vautours voisins. Autoritaire et charismatique, il contraint les alliés à abroger l’humiliant Traité de Sèvres pour finalement signer en 1923 le Traité de Lausanne, conférant de nouvelles opportunités territoriales. Ce Traité constitue surtout le véritable acte de naisssance de la Turquie, dont Ankara devient la capitale.

Héros national, Kemal reçoit le titre d’Atatürk, le “père de tous les turcs”. Lucide, il analyse rapidement la principale raison de la chute ottomane : son archaïsme. Moderniste et réformateur, Kemal établit en 1924 une République turque, directement inspirée de l’Occident dans sa construction. Combattant l’obscurantisme, il instaure le principe de laïcité en supprimant le titre de califat, le chef religieux. Séparer religion et pouvoir est pour lui le fondement d’un Etat fort et prospère comme l’illustre cette citation: “L’Homme politique qui a besoin du secours de la religion pour gouverner n’est qu’un lâche. Or, jamais un lâche ne devrait être investi des fonctions de chef de l’état.” Partisan du progrès social, il proclame même l’égalité entre les hommes et les femmes, interdisant à ces dernières de porter le voile. Selon ses propres mots, “il ne sera possible techniquement et scientifiquement qu’une communauté progresse dans la civilisation si toutes les femmes et tous les hommes ne marchent pas ensemble vers le même but.”

Kemal s’éteint le 10 novembre 1938, laissant derrière lui une voie nouvelle dans le monde musulman, mélange de modernisation donc, mais aussi d’autorité – la Turquie devient rapidement une dictature nationaliste -. Cette idéologie fera des émules, comme en Iran, où le shah Pahlevi, admirateur d’Ataturk, lance son pays dans une vague de modernisation et d’occidentalisation.

Theo Thalassinos