Mort à Crédit : thèmes et petites variations

Quand on sort de la lecture de Mort à crédit, on est comme sonné… Comme embourbé dans un tourbillon de phrases, entrecoupées à plaisir ! Des mots emmêlés à la vas-y que je t’en cogne, de telles tirades que pour un peu on le croirait, le père Auguste, juste dans notre oreille à nous raconter ses salades ! On comprend pas tout, l’argot nous dépasse, l’histoire est pas gaie pour un sou… On continue pourtant… La houle nous emporte… De nos jours, on est si accoutumé à avoir le dessus… On est chahuté ici dans notre plumard par les personnages et des embardées fiévreuses… Ça ne laisse pas de répit. On nous violente certes, mais de plein gré. Mort à crédit, c’est son histoire à Céline ! Une bien romancée ! Marseillaise et inventive sans doute, mais bien la sienne. “​Je suis né en mai. C’est moi le printemps​.”

Ces aventures en un mot les voici. Les tribulations d’un enfant d’abord et d’un jeune homme ensuite. Ferdinand… Bon garçon au fond… Juste empêtré dans le vice… C’est pas de sa faute. Comment ce qu’il aurait pu en être autrement ? Il naît dans un obscur passage parisien au fond d’une boutique décatie tenue par sa mère, d’un père employé d’assurances persuadé d’avoir raté sa vie… Lui qui porte beau, qui est instruit… Il voulait être marin. Certains pour moins que ça en auraient perdu la boule, de se voir si misérable quand on visait si haut..! Mais si Auguste, son père, finira progressivement légume à cause de l’angoisse de son emploi, il préfère reporter sa rage sur Ferdinand… Il l’assomme à coup de tirades moralisatrices… De grandes branlées quotidiennes… Qui lui a donné ce fils, un débauché pareil ? Faut dire que le garnement vicelard aime à traînailler à droite à gauche, s’attirer des ennuis à force de vagabonder avec des mioches mal élevés… Les parents paient les pots cassés. Puis y a la grand-mère, Caroline, la seule peut-être qui l’ai compris… Elle crève rapidement.

C’est après des déboires pas possibles. Les darons le placent chez l’employeur ; il doit gagner sa croûte, tiens ! Ah il était plein de bonne volonté ! Il voyait bien que les paternels en pouvaient plus de le tenir à bout de bras leur garnement de treize ans ! Eux qui sont déjà bien dans la panade, criblés de dettes et miséreux en somme ! Mais le sort s’acharne… Il est ​remercié de ses deux boulots pour des riens, des maladresses, ses parents veulent rien savoir… S’il ouvre la bouche il se fait agonir, s’il prétend expliquer c’est la raclée du dabe. Les darons ils y ont toujours cru, à son vice… Que c’était un bon à rien… Pas la peine d’expliquer. Alors comprenez qu’avec ça il se fait racorni… Il en devient muet… C’est un persiflard. Heureusement qu’arrive son oncle Edouard… Toujours providentiel celui-là… Il les convainc de l’envoyer ailleurs ; on se décarcasse, on racle les fonds de tiroir : le voilà parti pour l’Angleterre en pensionnat. Mais alors faudrait y voir, pour lui apprendre l’anglais ! Déjà pendant ses huit mois sur place il moufte pas… Dégoûté de ses expériences… Il calcule les coûts et les avantages. A l’ouvrir il risquerait plus gros. Le couple qui s’occupe du pensionnat, ils ont essayé pourtant de l’ouvrir, cette grosse huître… Il est plus fort qu’eux. Rapidement le pensionnat ça tourne au vinaigre. C’est d’abord les lettres de son père, qui le supplie de rentrer. Ferdinand les ruine à refuser de partir… Et le miteux pensionnat est abandonné des gamins au profit d’un autre, plus moderne. Tout ça part en peau de couille… Ils sont plus que quatre, en comptant les deux directeurs. Puis même la jolie directrice, sur laquelle il se branle tous les soirs, elle a fini par se foutre en l’air, du haut d’un pont… Il doit bien revenir.

En rentrant, son vieux il a même pas le loisir de l’accabler… Il a pris un coup, Auguste. A trimer pour gagner sa croûte, à fréquenter le mont-de-piété pour payer la pension de Ferdinand, il en est devenu gris et voûté. Il a perdu le goût du savon. Pour les aider il se met à la recherche d’un emploi. Bien sûr il continue à se goinfrer des subsides parentaux. Il cherche un peu certes. Mais il se décourage vite, quand il voit bien qu’il y a quedalle, des clous… Là, il atteindra les bas-fonds de la morale. Un soir qu’il rentre chez lui, alors qu’il s’est bâfré des vivres du marché destinés à la famille. Le dernier pécule englouti. Et Auguste de s’égosiller, de retrouver son énergie d’antan… Il le savait que c’était un criminel ! Combien de fois ne l’avait-il pas dit, de l’enfermer en correction ! Ah, crapule ! Tu nous auras bien tué, ta mère et moi ! En Ferdinand la colère monte sourdement… Sournoisement. Il va la fermer sa trappe, le fumier ? Il ne se connaît plus le petit… D’un coup il bondit et cogne le vieux, il l’étrangle. Ah ! Et zop ! Merde ! En veux-tu en voilà, du tragique ! Hé la belle catharsis ! C’est bien de cela qu’il s’agit ici… C’est le tournant de l’histoire… Une saine purification des passions. Le vieux schéma de la rébellion contre l’autorité paternelle. Ferdinand n’en pouvait plus de se voir rappeler, jusque dans la personne de son père, sa détestable nature. Quant à Auguste, son fils est pour lui la quotidienne réminiscence de l’échec de sa vie. Il est son exact opposé… un paresseux, un inculte, un irresponsable.

Heureusement pour Ferdinand, le daron a survécu… Aucun remord ne l’assaille. Il est recueilli par l’oncle Edouard, qui lui donne quartier libre. Pour s’aérer l’esprit, et surtout ne plus voir ses vieux. C’est comme une bouffée d’air. Son oncle, il le comprend… Il ne lui demande rien du tout, surtout pas de sentiments, d’effusions. C’est à ce moment-là qu’il trouve cet emploi de secrétaire grâce à l’oncle, chez un scientifique-inventeur déjanté, Courtial des Pereires. Il le suivra dans toutes ses histoires, jusqu’à sa déchéance, à Courtial. Jusqu’à son suicide il sera son lieutenant fidèle, par admiration… Il avait trouvé son maître. Courtial, c’est son mentor, son ami, son guide. Il s’ouvre au monde grâce à lui… Sa passion c’est la science. Et c’est là, hors des carcans, qu’est sauvé Ferdinand.

Céline, son art c’est aussi de brouiller les pistes. Une question nous taraude : Ferdinand est-il foncièrement mauvais ? N’a-t-il vraiment pas de coeur, comme sa mère le lui répète jusqu’à la nausée ?

Tout le roman est sous tension de cette ambiguïté. Il est d’abord un jouisseur amoral. C’était pas son destin… Il l’est devenu par la force des choses. Les darons, sourds qu’ils étaient devant ses raisons, et persuadés qu’il était comme frappé d’un péché originel… Ils l’ont découragé de l’honnêteté, de toutes ces fariboles… Il en est devenu méchant. Devant les malheurs qu’il semble attirer, devant la peine qu’il engendre, notre anti-héros adopte -réflexe défensif ? l’attitude d’un étranger… D’un réfractaire à toute conception du bien et du mal. C’est un hors-ses-murs, une conscience anesthésiée… Ferdinand, c’est Meursault avant Camus. Un bémol quand même… Il faut imaginer Meursault haineux. Ferdinand est haineux. On voit en lui un garçon égaré dans un égoïsme irréductible.

Pourtant, quelque chose… Un pressentiment… On n’arrive pas à décourager l’espoir qu’on place en lui. Après l’accès de violence, Ferdinand ne change-t-il pas ? On ne l’attendait plus, tant en Ferdinand le vice et ​l’égoïsme semblaient enchâssés ! Grâce à Courtial, ce savant déluré, enfin il porte un jugement moral sur les choses. C’est sa passion… Sa fascination pour Courtial… Ça l’a solidement agrafé sur terre. Voilà donc pas le réveil progressif de sa conscience à la fin du roman ! Pris d’une nausée couvée depuis belle lurette, il est comme éclairé sur sa nature et ses fautes passées. La belle rédemption finale, la sainte absolution !

Oui, Courtial suicidé, il veut s’engager dans l’armée, partir loin. “​Je fais que de la peine à tout le monde”​ …

Désespéré dans les bras de l’oncle Edouard, Ferdinand pleure…

Antoine de la Tour