“Une grossière erreur de frappe s’est-elle glissée dans ce titre ? Manque-t-il un “n” au patronyme de notre cher ami Jean Monnet ?” et bien, non ! Aussi surprenant que cela puisse paraître cette chronique a été soumise à diverses relectures, le titre n’a alors pas échappé ni à l’œil aguerri des rédacteurs de l’Extrapôle, ni à celui affuté de nos fidèles lecteurs.
Ainsi, bien que les patronymes de Claude Monet et Jean Monnet soient des homophones, leurs influences au sein de notre cher et tendre “vieux continent” sont discordantes, ces derniers partagent tout de même une passion commune ; celle de l’Europe. Au cœur d’une actualité européenne dont les nombreux débats animent désormais au quotidien nos sociétés, un clair obscure semble se dessiner entre l’admiration triviale du “père fondateur de l’Europe” ; Jean Monnet et celle plus déconcertante du père fondateur de l’impressionnisme…

Une ébauche, un premier-jet…

“Je n’ai fait que regarder ce que m’a montré l’univers.” L’appétence du voyage, de l’excursion, de la découverte des paysages et des us et coutumes des nations voisines se lit par ces mots de Claude Monet et se retrouva inéluctablement dans la vie personnelle de l’artiste.
Le coup de foudre envers les autres territoires européens débuta en 1870, à la suite de la déclaration d’entrée en conflit entre la France et la Prusse. Effectivement, Claude Monet décide de fuir outre-manche, au cœur de la capitale londonienne. Au-delà d’être un simple exil, une simple retraite au sein de la “Old Smoke”, Claude Monet effectue justement une introspection artistique, nécessaire par la suite pour le mouvement des impressionnistes. Pissaro, Turner, Constable tant d’illustres artistes ont esquissé “le style Monet”, notamment par “la magie Turner”, cette virtuosité à représenter le fog londonien par un jeu de lumières. Emerveillé par l’influence outre-manche de cette foison d’intellectuels, il cultive son style et ne peint que très peu, c’est ainsi que Claude Monet s’entoure de nombreux artistes européens qui ensemble commencent à défier les codes traditionnels de l’art pictural. Quelques années plus tard, entre 1899 et 1901, “la magnificence fantomatique de Londres qui devait, tôt ou tard, avoir Claude Monet pour peintre” (Gustave Geffroy, ​Monet, sa vie, son œuvre ​,1980) voit le retour du peintre français le plus en vogue de cette époque avec pour témoignage la fameuse série des tableaux du parlement londonien. Une série d’œuvres où l’accent est mis sur le rythme du jeu de la lumière et du brouillard dématérialisant les formes architecturales.

“Je suis en train de suivre la nature sans être capable de la saisir, je dois peut-être aux fleurs d’être devenu un peintre.” (Claude Monet)

Témoin notable et intemporel de cette passion florale; une fabuleuse création picturo-horticole, un tableau à ciel ouvert, Giverny !
Cet enchantement à dame nature, Claude Monet le doit en partie aux Pays-Bas, “Il y a à peindre pour la vie” déclarera même t-il à ce sujet. Flânant le long des canaux, errant dans les bourgs des villes côtières, battant la campagne hollandaise, il parvient à rythmer la surface de l’eau, à honorer le célèbre cercle chromatique à travers les nombreux champs de tulipes, à composer les effets atmosphériques par des ciels orageux et tumultueux et cela à l’image des emblématiques Maisons au bord de la Zaan à Zaandam.

Un puit de lumière au travers d’une époque monochrome…

Alors que l’Europe vit pleinement sa première révolution industrielle, le développement du chemin de fer s’effectue à grande vitesse au sein de chaque nation. Les impressionistes, ces avant-gardistes, s’empressent d’apporter une touche de couleur primaire en cette période obscure tels des successeurs des romantiques voulant immortaliser ce nouveau tournant de l’Histoire.

Claude Monet en tant que porte parole des impressionnistes admire le train au-delà de sa fonction mécanique et le perçoit comme une opportunité, une porte ouverte rendant le vieux et grand continent en un jeune territoire. Néanmoins, Monet ne fut pas l’unique peintre « moderne » à glorifier cette opulence : Caillebotte, Manet, Gœneutte, Anquetin… tous ont ébauché le quartier neuf de l’Europe. Ainsi, pouvons-nous périphraser le quartier de l’Europe tel “Un moment de grande rupture dans l’histoire de l’humanité.” et cela en se permettant d’emprunter ces propos à l’illustre philosophe et académicien contemporain, Michel Serres. Cet essor exponentiel de la gare Saint-Lazare a expressément entraîné un véritable bouleversement de l’ouest parisien : telle une cicatrice qui balafre le quartier de l’Europe tant géographiquement que géopolitiquement. En 1876, Claude Monet plie baggage de sa tendre Normandie natale et se rend au coeur de la “plus belle ville du monde”. Inévitablement, il emprunte les uniques lignes de chemin de fer qui joignent la capitale à la mer, et ainsi débarque sous les voûtes de la gare Saint-Lazare. Il prend plaisir à découvrir l’ambiance lumineuse qui perce par les marquises de la gare en irisant les fumées de vapeur noirâtres se teintant selon les différentes heures de la journée. Il prendra aussi plaisir à peindre sous différents angles l’architecture métallique de cette structure et de ce fait, les différents rails formant un réseau à perte de vue et fuyant l’effervescence de cette gare, tant de lignes de fuites impressionnantes et impressionnistes…

L’ultime panneau du triptyque…

Et si la dimension picturale n’était finalement pas l’ultime témoin de cette passion européenne ? Et si la bibliothèque de Claude Monet pouvait se livrer ?
“Dis ce que tu lis, je te dirais qui tu es” semble être la plus belle façon de résumer le fabuleux travail de l’association “Bibliothèques d’artistes”. Effectivement, cette dernière œuvre depuis déjà un peu plus de cinq ans pour mettre à la page les collections des illustres personnalités françaises permettant ainsi de dévoiler les facettes de l’imaginaire de chaque artiste. Près de 900 ouvrages témoignent de l’univers culturel de Claude Monet et une majorité nous livrent alors son ouverture vers la culture européenne. Ainsi, Bojer, Merejkowski, Ibsen,… tant d’écrivains du vieux continent contredisent l’image astreignante d’un peintre de paysage exclusivement préoccupé par les touches de couleurs et les jeux de lumière.

Ainsi s’achève ce fabuleux triptyque impressionniste qui nous aura permis en ces temps de nous égarer durant un court instant au-delà des frontières de l’hexagone. Désormais, le paysage européen compte parmi les siens un nouveau personnage au sein du panthéon européen des grands Hommes.

Ultime touche de ce tableau, notez par cela une simple coïncidence ou le fruit du hasard, Jean Monnet fut marié avec Silvia de Bondini, une artiste peintre italienne qu’on associe au courant artistique des Macchiaioli. Et bien devinez quoi ! Ce mouvement n’est autre que le frère transalpin de l’impressionnisme…

Amin Barradouane