Million dollar baby – le cheval boiteux qui décida de se cabrer

Le choix du titre d’un film en dit souvent long. « Million Dollar Baby ». Ce film serait donc l’histoire d’un être fragile qui court après le million de dollars ? Et pourtant, dès les premières images, on ne peut plus le croire : de la boxe, de la sueur, du sang. Où est passé le bébé ? On pourrait presque sentir la puanteur du ring malgré les années et la distance qui nous séparent des images. La salle est en liesse, la bière se renverse, on hurle pour appeler la violence. 

Non, ce bébé, c’est une boxeuse. Une boxeuse à qui la vie n’a rien donné. Enfin si, un taulard de frère, une soeur vide de substance et une mère qui pèse 140 kilos ; le portrait caricatural de la famille américaine malchanceuse se dessine lentement. A dire vrai, la vie ne lui a donné que deux choses qui semblent lui profiter : des souvenirs d’un père qui a été le seul à la considérer, et une inépuisable rage de vaincre pour atteindre un rêve, devenir boxeuse. Qu’est-ce qui fait l’essence même d’un boxeur ? Le film apporte des réponses : une lutte pour le respect, un combat à contre-courant de la nature des choses, et surtout énormément de travail. 

Cette boxeuse, Maggie Fitzgerald en est l’incarnation même. Après trois ans d’entrainement, elle n’a qu’un niveau qui frôle toujours le néant, et ne sait donner que des coups pleins de rage mais vides de technique. Mais elle garde son intarissable volonté. Bien que le sort semble s’amuser d’elle, Maggie sourit. En toutes circonstances. Pourquoi ? Elle est obligée de manger les restes des clients du restaurant dans lequel elle est serveuse pour pouvoir se nourrir. Elle dépense le moindre de ses centimes dans une passion qu’elle n’a pas les moyens de financer, et pour laquelle elle ne semble développer aucune compétence. Personne ne pourrait sourire en ces conditions, mais pourtant elle le fait. Pour une raison qui ne s’explique pas, elle décide de se faire entrainer par Frankie Dunn, un personnage bien particulier. Vieille rosse incarnée par Clint Eastwood, Frankie semble froid, distant, nullement intéressé par l’inconnu, et encore moins par les femmes. Mais est-ce vraiment le cas ? 

La première demie-heure de film se passe ; et plutôt lentement, on doit le dire. On peut néanmoins reconnaître avec plaisir quelques visages bien connus, au rang desquels figure Morgan Freeman. Les amoureux du sport aimeront l’ambiance de la salle de boxe Frankie. Mais rien de neuf à l’horizon. Un film sur la boxe, pas vraiment novateur. Le temps passe, et on en vient presque à croire que rien ne va démarrer. Les matchs de boxe n’ont pas lieu, ce n’est qu’une lutte perpétuelle entre les égos respectifs de Maggie et de Frankie, et on ne saisit pas vers où se dirige le film. Puis vient une péripétie. Puis une autre. Puis les personnages commencent à se révéler tels qu’ils sont vraiment. Les matchs de boxe commencent. Le drame se noue. On sent que le dénouement ne pourra plus être celui qu’il promettait d’être. La relation se tisse, et une première larme monte au coin de l’oeil lorsque Maggie a retrouvé son père, et que Frankie a trouvé une autre fille. Puis une seconde nait au coin de l’autre oeil face à la lutte acharnée contre la vie qui se déroule sous nos yeux. La fureur commence à naître au creux du ventre : on se sent à la bonne place, face à cet écran, ce film. Toutes les émotions de la palette que met à notre disposition l’esprit sont au rendez-vous. Le niveau de boxe de Maggie ne cesse de s’améliorer. Elle gagne. Encore et encore. On se sent fort avec elle. Les couleurs sont sobres, les images précises et sans fioritures, les musiques discrètes et efficaces. Une technique maitrisée, mais qui ne tente pas la prouesse ; et ça serait bien inutile, le génie n’est pas là. Et les combats continuent ; le film aussi, dans sa lente montée en puissance… jusqu’au drame. Tout retombe à plat. Les trop pleins de vie et d’accomplissements qui bouillonnaient sous nos yeux, meurent, en un instant, en une magouille, en une baisse de garde. Et c’est à ce moment, quand les émotions sont retombées, que la morale parait facile. Elle va venir gâcher ce film qui devenait fascinant. Mais tout repart. Et au milieu de la mort, la vie et ses souffrances refont surface. Le poids des choix vient peser. Très lourdement. Et ce poids en impose de nouveaux, eux-mêmes portant leur lot de souffrance. La fin est déchirante, les larmes coulent. Et la vie continue. Sans morale. Il n’y aura eu ni gloire, ni déchéance : seulement une opportunité qui a été saisie, mais qui n’a pas mené ni au million de dollars, simplement aux quelques centaines de milliers, ni au triomphe, simplement à la renommée parmi les fans inconditionnels de la discipline. 

Le film se termine, les frissons sont encore là, le souffle est encore court, les yeux sont encore embués. Et se pose la question : pourquoi ce film m’a-t-il mis dans cet état ? Pas de nostalgie de l’enfance, pas de musique transcendante, pas de scène de boxe palpitante, pas de longue tirade philosophique. Rien que la vie d’une femme, seule, qui a fait une belle rencontre, qui s’est battue ; qui n’a pas réussi à aller là où elle rêvait d’aller, mais s’est enterrée bien plus bas qu’elle ne l’était. Et tout ça, seulement pour le privilège d’avoir osé regarder au dessus du mur pendant un court instant. Ce film est un triste rappel de la dure réalité de la vie. Mais il nous invite tout de même, ne serait-ce que deux heures, à avoir envie de pousser nos rêves jusqu’à leurs limites. Ne serait-ce que pour pouvoir assister à la chute. 

Et tout cela, presque sans la moindre effusion, presque tranquillement, presque en silence. 

Alexandre Painset

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