Notre société, partout décriée aujourd’hui, souffre d’un mal impardonnable ; celui de ne pas être parfaite. Elle manque cruellement d’harmonie, d’égalité, de justice. Elle est loin d’être utopique.

Les évènements récents sur les violences de Minneapolis semblent révéler cette vérité aux yeux d’une partie de la population allant jusqu’à revendiquer l’absence même de police. On peut bien sûr penser au NPA de Philippe Poutou, ou encore aux mouvements « Defund the police » qui ont fini par traverser l’Atlantique. Si cette société se doit d’être à tout moment réformée, que ferions-nous sans ces chevaliers des temps modernes qui, rêveurs, présentent des améliorations innovantes et jamais vues ?

Le bien de chacun devient le bien de tous

Les racines de l’utopie

Innovantes ? Il semble pourtant que cette volonté de société où chacun vit d’amour et d’eau fraîche, où la violence, éradiquée, ne peut exister parmi les citoyens, où émulation et symbiose sont valeurs maîtresses, fut déjà théorisée en 1516 par un certain Thomas More, à l’âge de 38 ans. Philosophe, diplomate et humaniste, l’idée lui vint : Utopia. Une île merveilleuse, sans impôts, sans vol, sans misère, en définitive, un rêve humaniste que tout individu ne peut que souhaiter. Mais qui alors l’a souhaité avant nous ? Mieux, qui eut l’audace de réaliser de tels projets ? Plongeons dans certaines de ces tentatives, les plus abouties que j’aie pu trouver. Leur succès, cependant, est relatif.

L’expérience adamite

Penchons-nous d’abord sur l’utopie des adamites. Bohème, 15ème siècle. Une réforme, que dis-je, révolte menée par les Hussites vise à transformer le clergé et à en sortir les seigneurs allemands. Cette volonté, mère du protestantisme, donne également naissance à un groupe plus radical, les adamites. Leur volonté va jusqu’à la mutation même de la société. Et pour eux, une seule solution, imiter la vie d’Adam dans la forme la plus pure. C’est une petite île du Moldau qui est choisie pour accueillir cette communauté de joyeux nudistes ayant aboli la propriété. Le bien de chacun devient le bien de tous, les structures sociales s’évanouissent, argent, travail, noblesse, administration, héritage et enfin soldats sont un lointain souvenir. L’agriculture est remplacée par la cueillette, et l’église par les arches sylvestres. Mais ce retour à la nature n’est pas vu d’un bon œil par les populations locales. Le reste des Hussites est quelque peu contrarié par ce radicalisme, et l’absence de milice (pourrait-on l’appeler police en l’absence de polis ?) n’échappe pas à leurs yeux acérés. Ils encerclèrent d’abord, massacrèrent ensuite. La résistance ne fut pas rude. Si la paix règne en interne, négliger le reste du monde fut fatal aux adamites.

L’utopie sacralisante

Voyageons maintenant jusqu’à Pondichéry en Inde, à Auroville, où une philosophe française du nom de Mira Alfassa, qui se verra affublée du surnom « Mère », accompagnée du bengali Sri Aurobindo, commença la création d’un village utopique en 1968. Peuplée majoritairement d’Européens, ceux-ci entreprennent la construction d’éoliennes, d’un centre informatique, de canalisations, de cultures… Mère couchait sur le papier ses expériences spirituelles, et le village semblait parfaitement fonctionner. Le souci, cette fois, fut interne. Il fallait un culte, il fallait un pouvoir, il fallait une hiérarchisation des individus dans cette société trop égalitaire. Et c’est ainsi que d’autoproclamés fidèles voulurent déifier Mère. Elle eut le malheur de refuser. Aurobindo décédé, il fut facile d’enfermer Mira dans sa chambre, et de l’empoisonner à petit feu à base d’arsenic. Une déesse morte, ça bouge moins, cela facilite les offrandes. Elle mourut en 1973, mettant fin par moult procès à une des expériences communautaires les plus ambitieuses de l’histoire. Mais le trop plein d’égalité et le manque d’autorité ont assassiné Mère et l’utopie.

Que donneraient nos utopistes modernes pour remplacer nos policiers par les Zapolètes de Thomas More, qui, une fois utilisés, meurent sur le champ de bataille ? Des policiers les protégeant quand ils se font agresser, et disparaissant le reste du temps ? Un outil à usage unique, en somme. Il ne faut, cependant, pas s’empêcher de rêver. Cette tribune n’a pas pour vocation à critiquer ceux qui souhaitent simplement améliorer le système social qui les entoure. Simplement, il faut, selon moi, éviter de sombrer dans les élucubrations fantasques, ou l’on risque, comme More, de finir la tête détachée du tronc à force de confondre réalité et utopie.

Hugo Maestracci