Les relations entre l’Empire ottoman et l’Occident européen au XVIIIème siècle, entre attirance, rejet et fascination mutuelle

Le sujet proposé amène à interroger les liens, les relations, les tensions certainement mais également l’attirance mutuelle qui animent la Turquie et l’Occident. Pour ce faire, encore faut-il comprendre ce qu’est la Turquie, ce qui n’est pas simple, et ce qu’est l’Occident, ce qui est certainement encore plus ardu. De plus, il convient, pour tenter d’éclairer la relation si particulière qui les lie, entre attirance et rejet, de revenir sur l’histoire de l’Empire ottoman, prédécesseur géographique mais ayant également façonné la Turquie actuelle sous bien des aspects. Empire mainte fois sondé et étudié par les puissances occidentales mais certainement rarement compris et très fantasmé. C’est cette relation au long court qu’il faut aussi essayer d’éclairer pour comprendre la situation actuelle. Nous identifierons l’Occident à l’Europe et adopterons par conséquent une vision assez « XIXème siècle » de ce qu’est l’Occident : un espace géographique qui s’étend de l’Oural au Royaume-Uni et qui, précisément, est pensé comme s’arrêtant aux portes de l’Empire ottoman, symbole ultime s’il en est, d’un Orient fantasmé. Partant, nous tenterons ici d’analyser ce qui caractérise la relation entre ces deux blocs géographiques peut-être, mais surtout ces deux réalités, bien plus entremêlées qu’on aime à le croire et nous tenterons de dresser une (trop) rapide histoire de ces relations. Il faudra aussi savoir se départir de certains a prioris, de certaines « prénotions » pour utiliser un terme sociologique et certainement se tenir à l’écart d’une analyse trop identitaire, aujourd’hui beaucoup trop convenue et somme toute beaucoup trop simpliste.

Reprenons donc rapidement l’histoire de l’Empire ottoman pour le replacer dans son contexte au début du XVIIIème siècle. Il voit le jour en 1299, va s’étendre et sera rapidement perçu comme une menace pour l’Europe chrétienne jusqu’à l’échec du second sac de Vienne, en 1683. Commence alors une vague de reculs territoriaux pour la Sublime Porte. Si nous passons extrêmement rapidement sur cette histoire passionnante c’est parce qu’elle est bien trop riche pour ce format et parce que le nœud de notre réflexion prend ses sources au cours du XVIIIème siècle.

A cette époque, l’Empire a déjà un œil curieux sur ce qui se fait en Occident, mouvement que l’on distingue aisément dans les arts, l’armement, l’architecture… L’anecdote historique retenue et à juste titre convoquée lorsqu’il s’agit d’illustrer ce rapprochement entre Orient et Occident est celle de la visite à Paris de l’ambassadeur Mehmet Effendi ou Yirmisekiz Mehmed Celebi, envoyé par le Sultan Ahmed III en 1721. En effet, cette visite, presque culturelle, l’année de la publication des Lettres Persanes de Montesquieu annonce le vis-à-vis qui s’établit entre Occident et Orient, entre Occident et Empire ottoman. Ce voyage, premier réel voyage culturel d’un émissaire ottoman à une époque où la diplomatie avec la Sublime Porte ne se fait que par l’invitation de représentants étrangers dans l’Empire, témoigne de sa volonté de se rapprocher de l’Occident mais également du regard de plus en plus insistant que lui porte ce dit Occident. L’Orient commence alors à faire fantasmer les Européens qui vont y projeter leurs pensées les plus inédites et souvent les plus fausses. L’Empire ottoman, lui, garde un œil sur les puissances occidentales et se modernise peu à peu. Cependant, il ne faudrait pas avoir une vision trop téléologique de la période : peu d’éléments annoncent alors tout de même les politiques d’occidentalisation qui vont être mises en place au XIXème au sein de l’Empire ottoman. Ainsi, si la Sublime Porte tente de se moderniser, elle se modernise également elle-même, par son propre mouvement. Les Occidentaux sont d’ailleurs encore assez mal perçus : tous les ambassadeurs envoyés dans l’empire sont traités de manière tout à fait hospitalière certes, mais avec une certaine distance voire une volonté de mise à distance. L’exemple paradigmatique de cet accueil teinté de rejet est la pratique ottomane de payer les ambassadeurs étrangers, qui sont alors placés en situation de dépendance vis-à-vis du Sultan. La relation entre Turquie et Occident est alors déjà ambivalente, entre tension, attirance naturelle et volonté de mise à distance. D’autant que les Occidentaux eux-mêmes ont une position extrêmement ambigüe, traitant les Ottomans avec un regard ethnocentré, mais tentant de mettre en place des canaux de discussion. La réelle puissance rivale de l’Empire, tant géographiquement qu’idéologiquement est la Russie tsariste qui peu à peu s’étend vers la Crimée, les Balkans et les mers chaudes. C’est d’ailleurs le tsar Nicolas Ier qui, en 1853, lancera une formule appelée à faire fortune : « L’Empire ottoman est l’homme malade de l’Europe ».

Le XVIIIème siècle est donc une période d’intenses échanges entre l’Europe et l’Empire ottoman, entre fascination, attirance et bien entendu une forme, sinon de rejet, du moins de mise à distance de ces deux entités. En effet, la profondeur des relations entre les puissances occidentales et l’Empire ottoman est teintée d’une forme d’interdépendance pour un Empire qui a physiquement un pied en Europe et des puissances européennes intéressées par le caractère oriental de cet Empire lointain évoquant une forme de fascination.

Nous poursuivrons cette analyse dans une seconde chronique portant elle sur le XIXème siècle et qu’il convient de lire à la suite de celle-ci.

Elias Balat