Les États-Unis d’Amérique sont-ils en train de vivre leur février 1934 ?

Les évènements de ce mercredi 6 janvier ont choqué plus d’un partisan de la démocratie. Pour la première fois depuis la guerre de Sécession, les institutions du régime américain se sont vues attaquées. Un groupe d’une cinquantaine de contestataires est entré dans le Capitole, siège des deux chambres législatives américaines, afin d’interrompre une cérémonie officielle destinée à confirmer la victoire de M. Joseph Biden à l’élection présidentielle.

Les images ne laissent guère de doute quant à l’appartenance des perturbateurs à une idéologie d’extrême-droite raciste et antisémite : le drapeau confédéré, symbole arboré par des organisations racistes comme le Ku Klux Klan, a été brandi, et l’on a pu voir arborer fièrement un blouson « Auschwitz Camp ». En France, l’évènement a vu des condamnations d’élus de tous bords politiques et jusqu’au plus haut sommet de l’État. Les députés de la majorité n’ont pas manqué de tisser des parallèles avec les manifestations des Gilets jaunes qui ont secoué la France entre 2018 et 2019, et notamment son point d’orgue, les marches sur les Champs Élysées des 17 et 24 novembre 2018. Pourtant, les situations semblent sensiblement différentes, puisqu’il n’y avait alors unanimité ni dans les revendications particulières, ni dans l’idéologie du mouvement. Le seul point commun était la contestation et un sentiment de rejet du pouvoir en place. Dans le cas américain, outre les diverses nuances de fascisme, on voyait un motif clair : empêcher la mise en œuvre du changement à la tête de l’exécutif qui avait ressorti des urnes et maintenir au pouvoir le président sortant. Le 17 novembre français avait une vocation révolutionnaire, quand le 6 janvier américain était clairement réactionnaire.

Un coup de force antiparlementaire dans la France des années 1930

Si comparaison avec l’histoire politique française il doit y avoir, un autre évènement paraît bien plus pertinent à mettre en relief. Le 3 février 1934, le préfet de police de Paris, Jean Chiappe, politicien et haut-fonctionnaire notoirement proche des milieux royalistes, connu pour sa répression des manifestations de syndicats et partis de gauche, est limogé, dans un contexte d’instabilité parlementaire due à des scandales politiques divers. Le 6 février, les ligues d’extrême-droite et les associations d’anciens combattants organisent une grande marche en soutien au préfet démis, qui aurait réuni dans un premier temps jusqu’à 60 000 personnes. Son objectif : la place de la Concorde en face du Palais-Bourbon, où siège la Chambre des députés. Après les premières violences, les associations d’anciens combattants et notamment les Croix-de-feu du colonel La Roque, qui constituaient le gros des troupes, se dispersent, mais les ligues d’extrême-droite demeurent, et appellent à marcher sur la Chambre et débutent une émeute qui fera une quinzaine de morts. La violence de l’évènement appellera des réactions diverses. Le gouvernement centriste de Daladier chute le lendemain, et conduit à la droitisation d’un gouvernement qui entend répondre à certaines des revendications des manifestants. La gauche, quant à elle, prend conscience du danger que représente l’extrême-droite en France et organisera une contre-manifestation commune des syndicats et partis politiques. On alors vu communistes et socialistes marcher côte à côte pour la première fois depuis le Congrès de Tour, quatorze ans plus tôt, première étape d’un processus de réconciliation qui conduira à l’arrivée au pouvoir du Front Populaire, deux ans plus tard. Une marche de groupements d’extrême-droite sur le siège de l’assemblée législative, des luttes entre police et manifestants aux portes mêmes du temple de la démocratie représentative… Voilà ce qui nous rappelle étrangement les évènements du 6 janvier dernier.

Outre la crise économique et sociale, c’est aussi une crise politique immédiate qui marque dans les deux cas

Des contextes de crise multi-factorielle propices à la montée des idéologies autoritaires

La comparaison est d’autant plus troublante que les situations sont à bien des égards similaires. Resituons le coup de force des ligues dans un contexte plus large. Les années 1930 sont une période de tensions sans précédents dans la société française. La crise économique, partie d’une crise financière et bancaire américaine en 1929, touche tardivement la France, mais commence à atteindre en profondeur le pays en 1931 et est à son apogée en 1934. La multiplication des faillites bancaires entraîne celles des entreprises, formant une spirale déflationniste qui n’est certes pas du niveau qu’ont pu connaître les États-Unis ou l’Allemagne, mais qui provoque un taux de chômage durablement entre 10 et 15 % de la population active dans ces années-là. Une situation similaire à celle que connaissent dès aujourd’hui les États-Unis d’Amérique, que la crise épidémique a plongés dans une situation désastreuse. Outre les plus de 350 000 morts de la maladie enregistrés, la crise économique provoquée par le confinement, couplé à la forte précarité des salariés, a entraîné une hausse du taux de chômage à 14 % en avril dernier, et depuis toujours supérieur à 10 %. Outre la crise économique et sociale, c’est aussi une crise politique immédiate qui marque dans les deux cas. 1934 est l’année de l’éclatement de l’affaire Stavisky, du nom du banquier qui a, par un système de Ponzi, détourné plusieurs centaines de millions de Francs. Cette affaire est surtout marquante par les complicités qu’elle révèle entre l’escroc et divers personnages politiques, à l’instar de plusieurs ministres parmi lesquels le président du Conseil Camille Chautemps, contraint à la démission de son gouvernement, sans oublier le préfet de police de Paris, Jean Chiappe. Révélatrice des faiblesses des institutions de la IIIe République et de la corruption d’une partie de ses élus, cette affaire ne fait que renforcer l’instabilité qui voit se succéder une dizaine de gouvernements entre janvier 1931 et janvier 1934, tandis que les manifestations de la gauche socialiste et de la droite antiparlementaire battent alternativement les rues de Paris.

Trump qui a une fois déjà été consacré par les urnes, assure aux divers groupuscules qui ont secoué Washington un point de ralliement

Un contexte de crise politique qui, là encore, est à rapprocher avec celui que traversent les États-Unis d’Amérique depuis la fin de l’année 2020. L’élection présidentielle, souffrant de dysfonctionnements probablement dus aux complications d’un mode de scrutin indirect vieux de deux cents ans, ont conduit une partie des soutiens du président sortant et défait à contester de façon véhémente le résultat du scrutin. Une différence majeure qui apparaît alors entre janvier 2021 et février 1936 est la présence du leader que constitue M. Donald Trump. Celui-ci qui, parmi les suprémacistes blancs et néo-nazis ayant marché à Charlottesville en août 2017, a déclaré voir des « bonnes personnes » (“fine people”), qui a dit au violent groupement néo-fasciste Proud Boys de « se tenir prêt » (“stand by”) face aux marches anti-racistes Black Lives Matter, a passé un cap dans sa dérive droitière depuis novembre. Sans appeler directement à un coup d’État, il a en premier lieu appelé à une « marche vers le Capitole », dont il a prévenu dans un tweet qu’elle sera « sauvage » (“be wild”) afin d’« encourager » les sénateurs et députés à ne pas valider l’élection de novembre. Ce sera ensuite plusieurs heures après la dispersion de l’émeute qu’il dira aux manifestants de « rentrer chez eux », tout en appuyant qu’il s’agit d’une « élection volée » et en disant qu’il « comprenait la douleur », légitimant leurs motifs. Cette personnalité, qui a une fois déjà été consacrée par les urnes assure aux divers groupuscules qui ont secoué Washington un point de ralliement. La figure d’un homme fort et providentiel peut s’avérer décisive, élément si crucial dans les mouvements de droite, et dont étaient dépourvues les Ligues françaises en 1934, que ce soit dans la rue, qui a vu l’abandon du colonel de La Roque, ou dans l’hémicycle, où aucune figure notable de la droite n’a pu émerger.

La perspective peu probable d’un « Front Populaire » à l’américaine

On ne peut encore dire de quoi le 6 janvier 2021 marque le début, mais à première vue, le sort de la politique américaine semble aujourd’hui bien distinct de celui de la France de 1934. Les émeutes de la Concorde ont, selon de nombreux historiens, été déterminantes dans la formation d’un Front Populaire, union des communistes, socialistes et radicaux qui accédera au pouvoir en 1936 pour imposer un programme de progrès sociaux parmi les plus ambitieux de l’histoire française. Les propositions des différentes gauches socialistes avaient jusque-là chacune leur projet pour répondre à la crise, sans jamais s’accorder. Mais, prenant conscience que le danger fasciste tirait son crédit de la misère toujours plus grande et de la méfiance envers une classe politique asservie aux intérêts financiers, ils ont a fait fi des points de discordance pour se fédérer autour d’une perspective répondant aux nécessités du temps autrement que par la réaction autoritaire. Cette perspective, certains ont cru l’apercevoir aux États-Unis en 2020 avec les scores impressionnants de M. Bernard Sanders à la primaire démocrate. Celui qui s’est dans le premier temps de la campagne vu victorieux dans plusieurs États avant d’être battu par un ralliement de l’ensemble, ou presque, de ses adversaires à M. Biden, a présenté un programme social ambitieux pour le pays, en promettant notamment la gratuité de l’assurance maladie et de l’enseignement supérieur. Quelques mois plus tard, ces mesures semblent d’autant plus pertinentes. Les États Unis sont en effet le pays qui a connu le plus de décès du fait de l’épidémie de Covid-19, notamment à cause des difficultés d’accès aux soins, et la moitié des 18-29 ans vivent encore chez leurs parents, incapables de payer les dettes considérables contractées pour payer leurs études dans un contexte de crise économique. Les perspectives ont également semblé ouvertes par les nombreuses mutations du corps électoral et de nouvelles perspectives de conquêtes politiques donnent beaucoup d’espoirs aux sympathisants de la nouvelle gauche (pour le cas particulier de l’évolution politique du Texas, lire l’article d’Adam Ardeef, Texas as a swing state: a fantasy? ¹).

La nouvelle équipe dirigeante semble partie pour se conformer aux principes des précédents mandats démocrates

Le jour même de l’attaque du Capitole, la Géorgie, traditionnellement républicaine, s’est donnée deux sénateurs démocrates, dont le pasteur de la paroisse où officiait Martin Luther King. Pourtant, n’en déplaise aux supporters républicains qui criaient au danger « socialiste » que représentait M. Biden, il ne semble pas y avoir eu de vague rouge déferlant dans la chambre des représentants à l’occasion de l’élection de novembre. Les voix de la gauche restent marginales dans les médias, et le président nouvellement élu s’est gardé de nommer des figures trop radicales dans son administration, cachant un retour à ce statu quo libéral qui a fait l’élection de Trump derrière un vernis de diversité ethnique. La nomination de Kamala Harris à la vice-présidence ou de Mme Deb Haaland, femme d’origine amérindienne, à l’intérieur, ne doivent pas cacher que, prise dans son ensemble, la nouvelle équipe dirigeante semble partie pour se conformer aux principes des précédents mandats démocrates. En témoigne la présence de personnages comme le nouveau secrétaire d’État, M. Antony Blinken, un ancien de l’administration Clinton et fondateur d’une entreprise de consulting, ou comme le secrétaire à l’agriculture, M. Tom Vilsack, qui a déjà occupé ce poste sous Obama avant de devenir lobbyiste dans l’agroalimentaire le temps de la présidence Trump. À deux postes clefs, les deux incarnent cet ancien monde passif qui a criminalisé les populations afro-américaines dans les années 1990 et a renfloué les banques plutôt que les épargnants en 2009, alternant entre carriérisme politique et juteux contrats dans le privé en période d’alternance. C’est contre eux qu’ont d’abord voté les électeurs de Trump en 2016 et il semble vain d’espérer qu’ils ne le referont pas. Difficile dès lors de croire en une volonté de résister à la montée de l’extrême-droite. Sans compter que le système américain, piégé par une logique de bipartisme difficile à dépasser et surtout par le poids de l’argent dans les campagnes électorales, qui ne permet guère de passer outre le soutien des lobbies, semble mal fait pour l’émergence d’un nouveau parti capable de dépasser de si tôt le mastodonte démocrate.

Comparaison n’est pas raison et l’histoire ne se répète guère : il est difficile de prédire ce qui adviendra de la politique américaine les quatre prochaines années. Même si l’on considère que les États-Unis connaissent effectivement un 6 février 1934, les « grèves joyeuses » de juin semblent loin de leur être acquises.

Adrien Crépel

¹ https://extra-pole.com/texas-as-a-swing-state-a-fantasy/