L’ère de la surveillance généralisée ou l’utopie du panoptique

Un article précédent d’Extrapôle¹ traitait de la question de la surveillance de masse au sein du régime chinois, le comparant avec le Parti orwellien. Cette surveillance s’exerce par exemple au moyen de la vidéosurveillance, qui permet de scruter les recoins de l’espace public, confortablement installé dans un centre de contrôle.

Au-delà de cette surveillance de l’espace public, le « modèle orwellien » chinois tire son efficacité de ce qu’il peut observer ses citoyens dans leur propre intimité, sur Internet et dans leur vie privée. C’est ce qui permet d’assurer à l’État un contrôle et une contrainte sur les corps et les esprits. Il ne faudrait surtout pas croire que la surveillance généralisée ne touche que la Chine, et que nous en serions miraculeusement épargnés. Il s’agit d’une dynamique mondiale : à Londres, malgré l’échec lamentable de l’expérimentation, la reconnaissance faciale est généralisée à toute la ville ; à Nice, le maire fait pression sur la CNIL afin de pouvoir lui aussi l’utiliser, et blinde en attendant les trottoirs de caméras de surveillance ; les peurs terroristes, partout, font reculer les restrictions sur l’utilisation des données personnelles récoltées et les libertés fondamentales. Les outils de la surveillance de masse existent déjà ; ils n’attendent qu’une volonté politique pour les utiliser à leur plein potentiel de coercition. Si 1984 est une référence incontournable pour tout questionnement concernant le totalitarisme, il nous semble intéressant de sortir de ce sentier battu, de reprendre un philosophe essentiel de la deuxième moitié du XXe siècle et d’observer ce qu’il est possible de tirer de ses enseignements sur la situation actuelle. Nous verrons par là-même que ce qu’il décrit correspond assez exactement à la structure de la surveillance et de la contrainte dans l’œuvre d’Orwell.

Faire que la surveillance soit permanente dans ses effets, même si elle est discontinue dans son action

Michel Foucault

La construction d’une « société de la surveillance de masse » entraînant la création d’États totalitaires se situe assez haut dans la liste des futurs proches les plus plausibles, aux côtés du bouleversement de nos sociétés par le réchauffement climatique et de la singularité technologique, autrement dit l’emballement du développement des intelligences artificielles et leur perte de contrôle subséquente par l’humanité. Autant donc prendre ses dispositions et savoir à quelle sauce nous allons être mangés. Après tout, c’est bien la sauce qui fait le plat.
On considère généralement que la collecte massive de données est l’élément principal qui caractérise la surveillance généralisée. En effet, c’est cette collecte qui permet d’observer avec précision les comportements des individus et, parce qu’il s’agit de son véritable objectif, de les prédire. Mais la collecte n’est pas suffisante. Ce que recherche le régime totalitaire, c’est le contrôle sur les corps et les esprits, c’est ce qui assure son pouvoir, son bio-pouvoir. Pour comprendre pourquoi et comment, nous devons faire un petit détour.

Aux origines du panoptique

Michel Foucault, dans son travail archéologique des connaissances Surveiller et punir, explore la figure du panoptique. Le concept architectural du panoptique est imaginé par le philosophe utilitariste Jeremy Bentham. Foucault le décrit ainsi : « À la périphérie un bâtiment en anneau ; au centre, une tour ; celle-ci est percée de larges fenêtres qui ouvrent sur la face intérieure de l’anneau ; le bâtiment périphérique est divisé en cellules, dont chacune traverse toute l’épaisseur du bâtiment ; elles ont deux fenêtres, l’une vers l’intérieur, correspondant aux fenêtres de la tour ; l’autre, donnant sur l’extérieur, permet à la lumière de traverser la cellule de part en part ».
Le panoptique est avant tout pensé comme modèle architectural pénitentiaire. Il permet au gardien dans la tour de voir sans être vu des prisonniers. Mais son véritable génie ne se trouve pas là. Il se situe dans le fait que les prisonniers n’ont aucun moyen de savoir s’ils sont effectivement observés. Et Foucault de continuer : « De là l’effet majeur du panoptique : induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir. Faire que la surveillance soit permanente dans ses effets, même si elle est discontinue dans son action ; que la perfection du pouvoir tende à rendre inutile l’actualité de son exercice ». Peu importe que le gardien soit tourné dans votre direction, ou qu’il y ait même quelqu’un dans cette tour ; peu importe que quelqu’un scrute l’écran de la caméra de surveillance à ce moment-là ; peu importe que quelqu’un vous observe depuis la caméra de votre ordinateur. Il peut y avoir quelqu’un. Et cela suffit pour que l’autodiscipline se déclenche. Et donc l’autocensure. Et donc, finalement, tout mot, geste, allure, pensée, qui contreviendrait à l’ordre social.

L’État est comme le monstre dans les films d’horreur : il ne fait jamais plus peur que lorsqu’on ne le voit pas.

Il suffit pour s’en convaincre de faire une petite expérience très simple. Comparez votre comportement, pendant un cours ou une réunion à distance, selon que votre caméra est ou non allumée. Lorsqu’elle ne l’est pas, vous déviez souvent les yeux de votre écran ; vous restez les yeux dans le vague, pensifs, vous jouez avec vos cheveux, vous vous curez le nez, vous parlez seul, vous vous moquez de la voix de l’intervenant, vous riez aux messages de vos amis. Lorsqu’elle l’est, tous ces comportements sont neutralisés, à tout le moins réduits. Pourtant, vous n’êtes pas constamment observés ; il y a de très grandes chances pour que personne ne vous fixe. Mais la simple possibilité de cette observation engendre l’autodiscipline.

Les enjeux de la surveillance

Si l’idée du panoptique entraîne déjà des conséquences cruciales à l’aube du XIXe siècle, celles-ci sont bien plus importantes maintenant. C’est tout le propos de Surveiller et punir : le pouvoir de l’État sur les individus et, en l’occurrence, sur leur corps, s’affine de plus en plus. Partout, dans tous les domaines, écoles, hôpitaux, prisons, asiles, armées, les méthodes de disciplinement des corps, et donc des âmes, se précisent et se perfectionnent. Le malade n’est finalement qu’un prisonnier d’une maladie, et le malade de la peste est bien plus dangereux pour l’ordre social qu’un simple voleur de pommes.
Au XIXe siècle, l’État n’a pas encore tout à fait le pouvoir de modeler l’ordre social. L’héritage de l’hétéroclisme de l’Ancien Régime n’a pas encore disparu, et plusieurs autorités sociales, économiques et politiques se chevauchent et se concurrencent. Au XXIe siècle, l’État est maître en son royaume. Il ne crée pas la loi en fonction de l’ordre social, il crée l’ordre social par la loi et tous les autres mécanismes de pouvoir dont il dispose. L’État ne pourra jamais contrôler plusieurs dizaines de millions de citoyens pour faire respecter cet ordre social construit. Mais il n’en a pas besoin. Il lui suffit simplement de se rappeler à nous, constamment, comme le gardien dans la tour du panoptique se rappelle constamment au prisonnier pris de rêves d’évasion. Et plus il sera caché lorsqu’il le fera, comme le gardien à contre-jour n’est qu’une ombre, plus il sera efficace. Car l’ombre protège et, comme le conclut Michel Foucault, « la visibilité est un piège ». Le panoptique casse la relation voir-être vu, pourtant apprise si jeune, lorsque l’enfant comprend que voiler ses yeux de ses mains ne lui permet pas de se dérober à la vision de ses congénères à cache-cache. Cette relation est l’un des fondements de nos relations sociales et de notre rapport à l’État. Depuis la philosophie du contrat social et de la démocratie, l’État doit pouvoir être vu, c’est-à-dire contrôlé par les citoyens, de même que celui-ci peut les voir et les contrôler. En ce sens, l’interdiction de diffuser des images de policiers sur la voie publique est un exemple parfait de cette dissimulation que recherche la force publique. L’État est comme le monstre dans les films d’horreur : il ne fait jamais plus peur que lorsqu’on ne le voit pas.
Et lorsque nous verrons, non pas l’État, mais sa surveillance, partout, et que nous aurons eu quelques exemples de son omniscience, alors nous n’aurons besoin de personne pour nous conformer à ce qu’elle attend de nous. Nous reprendrons sur nous les contraintes et mécanismes du pouvoir ; en nous les infligeant, nous serons les maîtres de notre propre assujettissement. Il est possible de résister et riposter contre une violence extérieure à notre personne. Mais comment se combattre soi-même ? La partie est jouée d’avance ; et plus le pouvoir s’allègera, plus il se décorporalisera, plus il s’internalisera, plus ses effets seront « constants, profonds, acquis une fois pour toutes, incessamment reconduits ».

La disparition de l’individu

Finalement, l’avenir logique du régime chinois est qu’à la mort de Xi Jinping, les grands ténors effacés du Parti se réunissent et décident de n’élire personne pour le remplacer. La finalité de l’État de surveillance, c’est l’effacement de toute individualité chez les citoyens, et cet effacement passe par l’absence de toute individualité au sein même de l’État. Celui-ci ne sera alors qu’une grande machine dont le créateur est depuis longtemps mort, mais qui continue à fonctionner grâce au mouvement perpétuel de la surveillance. Le panoptisme automatise le pouvoir, il substitue à une personne « une certaine distribution concertée des corps, des surfaces, des lumières, des regards ; dans un appareillage dont les mécanismes internes produisent le rapport dans lequel les individus sont pris ».
Et l’on observe que l’organisation de la surveillance de la société de 1984 est bien un filet qui se resserre de plus en plus sur les individus, et que ces individus s’emploient eux-mêmes à tirer sur les nasses. Les télécrans, partout, permettre de garder sous pression constante les membres du corps social, et le développement de la novlangue et de la double-pensée n’a pour autre objectif que de faire entrer ce filet dans l’esprit des individus, jusqu’à étouffer toute velléité sémantique de liberté. On lit de nombreuses citations d’Orwell un peu partout, employées de manière plus ou moins pertinente (plutôt moins que plus, malheureusement). Pourtant, on ne lit jamais celle qui, à notre sens, résume le mieux la dynamique du projet totalitaire, qui est fabriqué à partir de la surveillance généralisée : « Mais il y aura toujours, n’oubliez pas cela, Winston, il y aura l’ivresse toujours croissante du pouvoir, qui s’affinera de plus en plus. Il y aura toujours, à chaque instant, le frisson de la victoire, la sensation de piétiner un ennemi impuissant. Si vous désirez une image de l’avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain… éternellement ».

Le panoptique, laboratoire du pouvoir et lieu de son expression la plus complète, ne trouvait finalement sa dernière limite au XIXe siècle que dans sa dimension matérielle. Il s’inscrivait encore dans un espace délimité et sujet à des contraintes physiques. Le numérique et toutes les innovations qui l’accompagnent ont fait disparaître cette dernière digue. Le rêve du panoptisme généralisé est désormais à portée de main. Pourquoi un rêve ? Pourquoi parler « d’utopie du panoptique » ? C’est très simple. Rappelez-vous toujours de ces mots de Noam Chomsky :

« Nous vivons dans une utopie. Ce n’est simplement pas la nôtre. »

Aubin Jupin

¹ https://extra-pole.com/la-chine-comme-modele-orwellien-1984/