L’effondrement français de 1940 : les causes d’un désastre

Le 23 juin 1940, des poissonnières médusées reconnaissent Adolf Hitler, déambulant devant le pavillon Baltard dans le quartier des Halles. Le dictateur nazi se promène paisiblement dans « le ventre de Paris », au cœur d’une France jadis réputée invincible. Depuis le 14 juin, la Ville Lumière est en effet occupée par l’armée allemande. Le chancelier, fasciné par l’architecture haussmannienne, visite en quelques heures la quasi-totalité des monuments de la capitale. Il se rend également aux Invalides pour se recueillir sur la tombe de Napoléon. Dans une ville soumise, face au tombeau du conquérant qu’il estime surpasser, Hitler confie vivre « le plus beau jour de son existence. » La ville de Paris, férocement défendue face au siège des Prussiens en 1870, sauvée par la victoire de la Marne en 1914, se livre ici sans défense au dictateur nazi. En 1914, des cavaliers allemands avaient réussi à s’approcher à 30 kilomètres de la capitale, et à apercevoir la tour Eiffel dans le brouillard. En juin 1940, alors qu’Hitler déambule à l’Opéra Garnier, à la Madeleine, à Montmartre, le drapeau nazi flotte sur la tour Eiffel. Pourtant, quelques années auparavant, la République française apparaissait comme une puissance de premier plan en Europe. Face à une Allemagne affaiblie, elle devait s’imposer comme la principale puissance du XXème siècle sur le continent. Comment expliquer un tel renversement de situation ? En réalité, une politique diplomatique laxiste et une stratégie militaire inadéquate conduisent progressivement le pays à l’effondrement de 1940, décortiqué notamment par l’historien Marc Bloch dans son livre corrosif : « L’étrange défaite. » Entre 1918 et 1940, la France passe du zénith aux abîmes de l’Histoire.


I/Un affaiblissement progressif de la diplomatie française en Europe

Lors de la signature du Traité de Versailles en juin 1919, la République française apparaît au sommet de sa puissance. Le pays, après quatre années de combat acharné, vient de remporter le premier conflit mondial et de contraindre l’Allemagne à signer un armistice. A plusieurs reprises, la France a frôlé le désastre. En septembre 1914, des colonnes allemandes se sont dangereusement approchées de Paris. La bataille de la Marne (en réalité sept batailles différentes le long de cette rivière) a permis d’éviter la prise de Paris in extremis, alors que le Kaiser Guillaume II prévoyait déjà de s’offrir un somptueux dîner sur les Champs Élysées. La capitale est apparue à nouveau gravement menacée en mars 1918. Profitant de la cessation des hostilités sur le front russe, l’armée impériale jette toutes ses forces dans une vaste offensive sur la montagne de Reims. Le front franco-britannique manque de s’écrouler, mais parvient finalement à résister et à enterrer les derniers espoirs de victoire allemande.

Dans la galerie des Glaces, face à une Allemagne humiliée, la France apparaît comme le principal vainqueur du conflit. Le pays a mobilisé toute son industrie et toutes ses forces vives pour vaincre le IIème Reich. Malgré la perte d’un million trois cent mille combattants, la France a réussi à résister à une Allemagne pourtant un tiers plus peuplée (40 millions de Français face à 67 millions d’Allemands). Les chars d’assaut Renault FT et les pièces d’artillerie Schneider apparaissent comme des symboles de l’excellence industrielle tricolore. En 1918, la France est ainsi considérée comme la première puissance militaire mondiale.

Profitant de cette position de force, la France remodèle la carte de l’Europe centrale et orientale, avec l’approbation des alliés britanniques et américains. Le démantèlement de l’empire austro-hongrois entraîne la création de la Tchécoslovaquie. Ce nouveau pays, disposant d’un complexe industriel important pour sa taille, apparaît comme un allié de choix pour la France. Dans l’hypothèse d’une renaissance de la puissance allemande, l’allié tchécoslovaque pourrait servir de pièce pivot afin de menacer l’Allemagne sur son flanc sudest. La France dispose également d’une solide alliance avec la Pologne, état remodelé sur les ruines des empires russe, allemand et austro-hongrois. La France a aussi exigé la démilitarisation de la Rhénanie (région allemande frontalière de l’Alsace, comprenant les territoires situés à l’ouest du Rhin). Se réappropriant les trois départements d’Alsace-Moselle après 47 ans d’occupation allemande, elle annexe également une région rhénane riche en charbon : la Sarre. De fait, la France, au lendemain du traité de Versailles, réussit à mettre en place un engrenage territorial et stratégique conséquent, marqué par des alliés de poids en Europe centrale et orientale, pour assurer la pérennité de sa puissance en Europe et prévenir le retour éventuel de la puissance allemande.

Cependant, cette architecture diplomatique se lézarde progressivement. En juin 1940, l’édifice s’écroule totalement lorsque la France bascule du statut de première puissance militaire européenne à celui de territoire esclave du IIIème Reich. Minée par la crise liée à la grande dépression de 1929 (même si le pays apparaît dans un premier temps résilient face à une Allemagne frappée par l’hyperinflation) et en proie à une instabilité politique chronique, la France décline progressivement sur la scène diplomatique européenne. Alors que les émeutes du 6 février 1934, menées par des milices d’extrême-droite telles que les Croix de Feu, les camelots du roi et la Cagoule, menacent gravement la République parlementaire (surnommée « la Gueuse » dans les milieux d’extrême-droite, que fréquentait assidument un jeune étudiant charentais, François Mitterrand…), l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir outre-Rhin réactive brutalement la menace allemande qui apparaissait en sommeil depuis plus d’une décennie.

En 1935, Hitler obtient son premier succès face à la France. La Sarre est rattachée à l’Allemagne à la suite d’un référendum plébiscitaire pour le régime nazi. Ayant pris conscience de la menace allemande, marquée par un réarmement subit et brutal et l’explosion du budget de la « défense », le ministre des affaires étrangères Louis Barthou réagit. Il tente de renforcer encore l’alliance entre la France et ses partenaires en Europe Centrale et Orientale. Il cherche à nouer un « pacte oriental », associant l’Allemagne, visant à garantir la pérennité des frontières du Reich à l’est. Mais en octobre 1934, ce ministre, l’un des plus combatifs et lucides vis-à-vis de la menace allemande, meurt à Marseille lors d’un attentat visant le roi Alexandre de Yougoslavie. Cependant l’épisode charnière marquant le déclassement de la France demeure la crise en Rhénanie en mars 1936. Hitler décide de violer le traité de Versailles en envoyant des troupes dans cette région démilitarisée. Le chancelier tente un « coup de poker » particulièrement risqué. En cas d’intervention française, l’Allemagne n’aura pas les capacités militaires pour vaincre. La légende historique raconte même qu’Hitler prévoyait de se suicider si cette opération de remilitarisation se soldait par une humiliante intervention française. Mais le gouvernement et l’état-major français choisissent la passivité. Le pays apparaît alors marqué par un pacifisme viscéral, lié à l’hécatombe provoquée par la première guerre mondiale. De plus, l’écart démographique entre la France et l’Allemagne demeure éminemment problématique. Malgré la perte de 8% de son territoire, l’Allemagne s’approche des 68 millions d’habitants. En France, la première guerre mondiale a entraîné un écroulement de la pyramide des âges, la « saignée » d’une génération entière de jeunes hommes destinés à être pères n’ayant jamais pu être surmontée. Depuis 1918, le pays demeure donc enfermé dans la stagnation démographique, avec 41 millions d’habitants en 1936.
De plus, le renseignement militaire français surestime grandement l’ampleur du réarmement allemand. En réalité, en 1936, la Wehrmacht n’aurait pas été capable de contrer une intervention française. Mais un écart démographique patent, un pacifisme dominant et une peur excessive vis-à-vis de l’Allemagne conduisent la France à une passivité lourde de conséquences. Hitler remilitarise donc la Rhénanie sans un coup de canon.

Pour rassurer l’opinion, le Canard Enchaîné écrit : « l’Allemagne envahit… l’Allemagne ! » Mais cette dédramatisation jaune masque mal la réalité du désastre diplomatique. Après 1936, la parole de la France en Europe apparaît discréditée. La Belgique rompt son alliance avec la France, et retourne même ses troupes vers elle, craignant une invasion préventive française en cas d’affrontement franco-allemand. Le laxisme tricolore lors de l’Anschluss en mars 1938 achève de ruiner le crédit dont disposait la France. Dans son journal intime, le jeune François Mitterrand confie assister, médusé : « à la renaissance du Saint-Empire romain germanique », l’union entre Berlin et Vienne. La signature des accords de Munich en septembre 1938 retarde l’entrée en guerre, mais pour mieux livrer à l’Allemagne la région la plus riche et la plus industrielle de Tchécoslovaquie : les Sudètes. En plus de son laxisme face à la reconstitution d’une « grande Allemagne » au cœur de l’Europe, la France apparaît de plus en plus isolée sur la scène européenne. La France aurait pu s’allier avec l’Italie mussolinienne. Le Duce, inquiet de l’arrivée de l’armée allemande en Autriche, avait posté des troupes sur le col du Brenner. Mais finalement, entre la France républicaine et l’Allemagne fasciste, Mussolini fait « le choix du cœur » et maintient son alliance avec Hitler. Dans le même temps, l’Espagne bascule progressivement dans le camp fasciste. Alors que la légion Condor allemande et des troupes italiennes combattent aux côtés de Franco, le gouvernement du Front Populaire français, pourtant frère idéologique de la IIème république espagnole, brille par son inaction. Le mot d’ordre « des canons pour l’Espagne » n’a jamais été suivi d’effets, même si des volontaires, tels André Malraux, sont allés défier les fascistes aves les « Brigades internationales. »

En 1939, Franco rentre dans Barcelone. L’Espagne bascule dans le « nationalcatholicisme », un authentique fascisme. La France apparaît donc cernée, le long des Pyrénées, des Alpes et du Rhin, par des dictatures fascistes qui rêvent chacune de s’accaparer des territoires hexagonaux (l’Alsace-Moselle pour le Reich, la Corse, la Savoie, Nice et la Tunisie pour l’Italie, la Navarre et le Maroc pour l’Espagne de Franco). Dans le même temps, la France échoue piteusement à nouer une alliance avec la Russie de Joseph Staline. Les Franco-Britanniques, malgré de nombreuses rencontres entre leurs ministres des affaires étrangères (Anthony Eden, Pierre Laval) et les soviétiques, ne parviennent pas à recréer « la Triple Entente » de 1914. Staline sait pourtant pertinemment qu’Hitler rêve de conquérir un « Lebensraum » (espace vital) à l’est, et de réduire les slaves en esclavage. Mais, avec une armée décapitée par les purges de 1937, le « Petit père des peuples » choisit de gagner du temps. Il préfère finalement s’allier avec l’Allemagne pour éviter une attaque, plutôt que de s’associer dans une aventure hasardeuse avec des franco-britanniques qu’il déteste, viscéralement anti-communistes de surcroît. La promesse hitlérienne de laisser l’URSS s’emparer des Pays Baltes et d’une partie de la Pologne apparaît également trop alléchante. En août 1939, l’URSS signe donc avec l’Allemagne « un pacte de non-agression. »

Ce pacte apparaît comme un élément paroxysmique de la débâcle diplomatique française. La France se fait encercler par trois dictatures fascistes, et ne peut plus compter sur une intervention soviétique à l’est en cas de guerre. Son seul allié demeure le Royaume-Uni.

Ce pays s’était pourtant montré plutôt hostile à l’égard de la France. Après le traité de Versailles, le Royaume-Uni avait souhaité éviter la résurgence d’une puissance française trop importante. Le gouvernement britannique avait ainsi insisté pour ménager l’Allemagne, et éviter une annexion française de la Rhénanie. En 1935, la signature d’un accord angloallemand concernant la construction navale, autorisant le Reich à se doter d’une flotte de guerre équivalente à 35% de celle du Royaume-Uni, apparaît comme un camouflet pour la France. Finalement, face à la montée de la menace hitlérienne, le Royaume-Uni prend conscience de la nécessité de s’allier plus étroitement avec la France. Mais « l’Entente cordiale » n’apparaît plus véritablement effective, entre deux pays se vouant une méfiance sourde. Ainsi en 1939, la République française, qui jadis dominait la scène diplomatique européenne, se retrouve isolée face à plusieurs puissances hostiles. Son seul allié, le RoyaumeUni, n’est guère un ami. Les journaux français, de plus en plus anglophobes, dénoncent notamment une politique étrangère soumise « à la gouvernante anglaise. »

Ainsi, une succession d’échecs diplomatiques et la persistance d’un laxisme patent ont contribué à isoler le pays face à des puissances fascistes agressives, et à menacer sa survie même. Outre son échec diplomatique, la France est également menacée par des écueilsmilitaires majeurs.

II Une armée puissante, mais souffrant de graves carences tactiques et matérielles face à une armée allemande audacieuse

En mai 1940, à la veille d’une offensive allemande d’ampleur sur le front de l’Ouest, le rapport de forces apparaît plutôt équilibré entre la France, appuyée par son allié britannique, et l’Allemagne. La France dispose d’un nombre légèrement supérieur de blindés, avec environ 3000 unités contre 2800 pour la Wehrmacht. Les chars français, Somua et B1, sont de meilleure qualité que les Panzers allemands. Le char B1, en particulier, dispose d’une puissance de feu redoutable ainsi que d’un blindage extrêmement résistant. La France place aussi en ordre de bataille une artillerie de qualité, marquée par des lourdes pièces construites par l’entreprise Schneider. L’armée de l’air en revanche souffre de carences importantes face à la Luftwaffe. Les avions de chasse Morane et Dewoitine apparaissent comme de bons appareils, mais ne sont pas produits en quantité industrielle suffisante. Dans le même temps, l’aviation de bombardement française apparaît gravement déclassée face à l’imposante flotte de bombardiers dirigée par le Maréchal Goering. La France souffre également d’un retard important concernant la DCA.

En réalité, la stratégie militaire française apparaît singulièrement différente de celle envisagée par le IIIème Reich. L’état-major, retranché dans le château de Vincennes autour de la figure du général Maurice Gamelin, met en place le plan « Dyle » L’opération consiste, dans une volonté de préserver le territoire hexagonal des exactions de la guerre, à « transférer » le combat dans un autre pays, à savoir la Belgique. La Dyle est une rivière belge. Le dispositif défensif français justifie également ce choix de positionnement en Flandres. La frontière franco-allemande, en Alsace-Lorraine, apparaît sanctuarisée par la présence de l’imposante ligne Maginot. Une « ligne Maginot aquatique » a également été prévue. Le projet prévoit d’organiser très rapidement l’inondation du nord de l’Alsace en cas d’invasion allemande.

Cependant, des difficultés financières ainsi que le long maintien de l’alliance franco-belge ont empêché la République de construire de véritables fortifications le long de sa frontière nordest. De fait, pour contrer une attaque brutale allemande sur le nord, l’une des régions les plus industrielle de France, l’état-major prévoit de lancer au déclenchement de l’agression allemande une contre-offensive en Belgique. L’armée française doit appuyer les fortifications belges, marquées notamment par le puissant fort d’Eben-Emael, en se retranchant le long de la Dyle. Une fois solidement ancrée dans le sol belge, l’armée française pourra alors utiliser
son impressionnante artillerie pour bloquer les Allemands sur place. La France prévoit ainsi de faire une seconde guerre de position, après les tranchées de la première guerre mondiale. Cette logique ne manque pas de cohérence. Alors que le Royaume-Uni et la France disposent de deux empires coloniaux abondants en ressources, en hommes et en matériel, l’Allemagne apparaît progressivement étouffée par un implacable blocus maritime mis en place par la Royal Navy. Sur le long terme, en cas de guerre de position, la victoire franco-britannique apparaît inéluctable. « Le temps joue pour nous » répète le général Gamelin. Face au basculement du rapport de force, inévitable au fil du temps, l’Allemagne apparaît contrainte de frapper vite et fort pour espérer l’emporter.

Face à la France, l’armée allemande prévoit tout d’abord de lancer une réédition du « plan Schlieffen ». Comme en 1914, le Reich souhaite écraser l’armée française dans les plaines de Flandres, grâce à une offensive violente et implacable. La Wehrmacht pourra ensuite foncer sur Paris et cueillir la capitale comme un fruit mûr. Mais ce plan ne plaît guère à Hitler, qui craint un enlisement dangereux. Pessimiste, le dictateur estime que l’affrontement à venir provoquera à minima un million de morts dans les rangs allemands.

Finalement, au début de l’année 1940, le général Éric Von Manstein propose un nouveau plan au Führer. Les services de renseignement allemands estiment que la faiblesse principale du dispositif de défense français se situe au niveau de la forêt des Ardennes, en plein centre. L’état-major n’a laissé sur place que des troupes inexpérimentées et faiblement garnies. Le commandement juge en effet le relief accidenté de la forêt comme une protection suffisante pour empêcher une armée mécanisée de la traverser. La présence de la rivière Meuse, barrant la route aux Allemands, conforte également l’état-major dans son optimisme. Pourtant, le général Manstein estime l’armée allemande capable de traverser les Ardennes et la Meuse « en 48 heures. » Anticipant un déploiement français en Belgique, le plan allemand prévoit de créer un leurre. Une partie de l’armée allemande doit rentrer en Belgique et frapper le fort d’Eben-Emael, pour attirer l’armée alliée dans la nasse. Ensuite, le gros des troupes doit traverser les Ardennes et foncer jusqu’à la mer. L’Allemagne doit frapper la France avec un puissant « coup de faucille », pour séparer le groupe d’armée nord du reste des troupes et encercler les meilleures unités alliées dans une nasse. Ce plan est baptisé « le plan jaune ».

Une fois les buts de guerre fixés dans le plan jaune accompli, le « plan rouge » doit être enclenché. Les Allemands doivent briser l’armée française en Picardie pour ensuite s’emparer de Paris. Ce plan apparaît extrêmement risqué aux yeux des stratèges entourant Hitler. Mais le dictateur, séduit par l’audace de la manœuvre, donne son approbation à Von Manstein.

En face, l’armée française profite de l’absence d’opérations militaires significatives sur le front pour consolider son réarmement. Le plan de réarmement est censé être achevé en 1941, comblant notamment les lacunes tricolores dans le domaine de l’aviation. Mais le déclenchement de l’offensive allemande le 10 mai 1940 vient mettre un terme à la stratégie planificatrice sur le long terme des Français, pour les contraindre à une lutte à mort brève et impitoyable. Le plan jaune fonctionne parfaitement. Les meilleures divisions françaises s’enfoncent en Belgique tandis que les Panzers des généraux Guderian et Rommel traversent la forêt des Ardennes sans encombre. En Belgique, les commandos allemands font sauter à le grenade le fort d’Eben-Emael, réputé imprenable.

Un avion de reconnaissance français avait aperçu dans la nuit une gigantesque étendue lumineuse longue de plusieurs dizaines de kilomètres (l’armée allemande s’engouffrant dans les Ardennes), mais l’état-major a refusé de donner du crédit à cette observation. Lorsque les Allemands parviennent à franchir la Meuse, plusieurs généraux fondent en larmes dans les bureaux du château de Vincennes.

L’état-major saisit en effet l’ampleur de la catastrophe qui frappe l’armée française. Les divisons cuirassées allemandes, bien organisées, balaient tout sur leur passage. En face, la France, malgré la création de trois divisions cuirassées, disperse ses blindés au milieu de l’infanterie. Les chars communiquent avec des panneaux de couleur rudimentaires ou des pigeons voyageurs, tandis que les Panzers utilisent la radio. En réalité, le général Guderian s’est inspiré des théories militaires du colonel de Gaulle, développées dans son ouvrage « Vers l’armée de métier », publié avant-guerre. Dans le même temps, l’aviation allemande surclasse numériquement les appareils français, et les Stukas avec leurs sirènes hurlantes provoquent des dégâts considérables dans l’infanterie.
Finalement, plusieurs contre-attaques sont menées, notamment par les forces cuirassées du colonel de Gaulle à Montcornet, dans l’Aisne. A Arras, les Britanniques parviennent à ralentir la percée allemande. Malgré tout, l’avancée des forces du Reich apparaît irrésistible.

Néanmoins, Hitler commet une erreur tactique majeure. Le Führer ordonne en effet à ses troupes de s’arrêter aux portes de Dunkerque. Les raisons de ce geste stratégique demeurent à ce jour relativement opaques. Le Führer aurait-il souhaité ménager l’Angleterre ? Hitler considérait les Anglo-Saxons comme cousins des « Germains ». Il rêvait d’une paix séparée avec le Royaume-Uni, qu’il pensait même pouvoir associer à son projet mondial de domination raciale. Ou aurait-il craint une contre-offensive française, cherchant à rééditer « le miracle de la Marne » face à une armée allemande présentant des flancs fragiles et épuisée par la violence des combats ? La question n’a pas encore été tranchée par l’historiographie. Cet arrêt brutal de la Wehrmacht permet au Royaume-Uni d’organiser son évacuation militaire à Dunkerque, de rapatrier donc une partie de son corps expéditionnaire ainsi que de nombreux combattants français. Malgré cet épisode récemment immortalisé par le réalisateur Christopher Nolan, l’Allemagne connaît un triomphe sur le terrain. Le Reich capture un million de prisonniers français.

Le 5 juin, avec un rapport de forces de 130 divisions allemandes pour 60 divisions françaises, le « plan rouge » peut être déclenché. L’armée allemande attaque les Français retranchés le long de la Somme et de l’Aisne, derrière la « ligne Weygand. » Pendant 3 jours, les Français résistent courageusement, mais finissent par être débordés. Après cette défaite, les portes de Paris apparaissent ouvertes. Cependant, la capitale dispose d’un complexe défensif, la ligne Chauvineau. Mais sa construction tardive l’empêche d’être considérée comme un atout sérieux pour protéger Paris de la Wehrmacht. Paris est finalement déclarée ville ouverte. Le 14 juin 1940, la Wehrmacht défile sur les ChampsÉlysées. « Les loups sont entrés dans Paris » chantera en 1967 Serge Reggiani. Le 22 juin 1940, dans la clairière de Rethondes, la France signe l’armistice. Dépecé, le pays ne conserve sa souveraineté que sur une zone dite « libre », futur état vassal de l’Allemagne. Privée des deux tiers de son territoire, de son littoral atlantique, des régions les plus riches et les plus populeuses, la première puissance européenne en 1918 est devenue un état-fantoche au service du Reich. Cherchant à tout prix à éviter le retour d’un conflit de masse, la France a délaissé son ambition de grande puissance diplomatique pour se replier sur le cœur de son outil de défense, jusqu’à en mourir. Le général Foch avait d’ailleurs déclaré, à propos des travaux préparatoires concernant la ligne Maginot : « On ne gagne pas une guerre en construisant une muraille de Chine. » Malgré tout, le désastre de 1940 aurait pu être évité.

La France disposait d’une armée puissante, avec une force de frappe considérable. Les soldats français se sont battus courageusement, avec plus de 100000 morts pour six semaines de campagne. L’Allemagne a perdu au cours des combats la moitié de ses blindés et les deux tiers de son aviation de chasse. De plus, une politique étrangère beaucoup plus offensive aurait
peut-être permis d’arrêter Hitler dès 1936, au moyen notamment d’une attaque vigoureuse en Rhénanie. Mais, au jeu de l’uchronie, l’on pourrait mettre Paris en bouteille.

Clément Bernigole