Le Tour de France, symbole tellement français

“Seule une guerre peut arrêter le Tour de France » disait le général de Gaulle. La pandémie de Covid-19 a provoqué les annulations et reports en cascade de nombreux événements : festivals, concerts, élections, marchés, braderies… Les rencontres sportives ne font pas exception, et sont directement touchées par cette pandémie : matchs de football joués à huis clos dans un premier temps, puis suspension des championnats de football italien, français, espagnol, anglais et enfin allemand, report de l’Euro 2020, annulation ou report de nombreux tournois de tennis, de même pour le Tour d’Italie en cyclisme, les classiques ardennaises, les Strade Bianche, et tout récemment le report des Jeux Olympiques de Tokyo, qui devaient se dérouler à l’été 2020. Un monument du sport a semblé, un temps, tenir face aux annulations et reports de la quasi-totalité des événements sportifs : le Tour de France. L’annonce récente de son report à la fin du mois d’août jusqu’à la mi-septembre a suscité un véritable soulagement, et même de l’enthousiasme. Et pour cause. Ce monument mérite une attention toute particulière, tant pour son histoire, que pour la ferveur patriotique qu’il engendre, ses héros, ses pestiférés, sa beauté, son panache et son côté à la fois merveilleux et tragique. Le Tour de France n’est pas seulement une course cycliste, c’est un symbole français.

Une histoire qui a forgé sa légende

« Le Tour est bien plus qu’un événement sportif : il a pris dans l’imaginaire collectif la place d’un mythe » écrivait Jacques Chirac. En effet, son histoire a fait de celui-ci une légende aux yeux de nombre de citoyens français, mais pas seulement. L’histoire du Tour de France est bien connue. En 1903, le quotidien sportif L’Auto, souhaitant augmenter ses ventes, organise une course cycliste d’un mois, passant par les plus grandes villes françaises : Paris, Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux et Nantes. L’arrivée se situe déjà à Paris, au Parc des Princes, et la période de l’année choisie pour le déroulement de la course est restée sensiblement la même au fil du temps : les mois de juin et juillet. Son mythe se forge notamment par des anecdotes quelque peu amusantes et surprenantes. Le premier départ du Tour de France est donné devant un café nommé « Le Réveil-matin » ; mais qui aurait alors pu deviner que cette simple course deviendrait un événement sportif extrêmement suivi autour du monde, retransmis dans 190 pays, rassemblant au moins un milliard de téléspectateurs chaque été ? Mais qu’est-ce qui les attire tant ? Pourquoi ne retrouve-t-on pas cet enthousiasme dans d’autres événements cyclistes, comme le Giro d’Italia ou la Vuelta ? Car le Tour de France a une histoire qui lui est propre, belle, originale, atypique, authentique et parfois pittoresque, parfois douloureuse : son histoire est française. Son histoire est originale, car sa création semble hasardeuse ; son histoire est belle car le Tour de France est connu pour ses exploits, ses héros, ses légendes ; elle est authentique et pittoresque par le courage et le dénuement de certaines de ses légendes au cœur de l’effort, par ses lieux de passage emblématiques au cœur de la France, ses cols mythiques, sa ferveur populaire ; elle est enfin douloureuse pour ses heures sombres, ses blessés, ses morts, ses affaires de dopage. Toutes ces caractéristiques donnent au Tour de France une histoire particulière, unique en son genre, et lui confèrent une identité singulière. Le Tour de France est sans aucun doute la plus grande course cycliste au monde, une épopée humaine, et son succès dépasse largement les frontières du pays qui l’accueille. Il fait rayonner notre pays aux yeux du monde, dévoilant une France authentique et historique.

Une course cycliste dans le plus beau pays du monde

Au-delà de sa légende qui coïncide avec l’idée que l’on peut se faire de la France, le Tour de France est une magnifique vitrine pour dévoiler aux yeux du monde entier un pays contrasté aux paysages variés : du bocage normand aux vallées reculées des Alpes, en passant par les terrils du Nord, les vignobles de Bourgogne ou de Bordeaux, les monts cévenols ou les littoraux bretons, tout est contraste. La beauté du territoire français pourrait s’arrêter là, à cet aspect naturel de la beauté, mais il n’en est rien. Si le territoire français est intrinsèquement attrayant, élégant, il est d’autant plus sublimé par ses habitants qui ont su le façonner, l’embellir, pour lui donner un supplément d’âme. Chaque région, chaque département, chaque ville ou chaque village a su faire vivre ce
territoire. Le téléspectateur devant son poste de télévision voit défiler, au fil des étapes, des monuments historiques, atypiques, endémiques parfois. Il découvre l’âme d’un petit village français pittoresque perché sur un plateau d’alpages dans le Cantal, comme celle d’une grande ville. En découvrant cette âme, il découvre aussi son histoire. La Grande Boucle passe chaque année sur des terres marquées par l’Histoire, parfois récente. En 2018, celui-ci fait un détour par le plateau des Glières. En dehors de la difficulté particulière de l’ascension pour y arriver, le plateau des Glières est surtout un haut lieu de la Résistance française sous l’Occupation. Nous pourrions aussi parler des passages du Tour aux alentours de Chambord, des mines de charbon du Nord, des champs de bataille de Verdun ou du Chemin des Dames, tous ces lieux chargés d’histoire, des instants au cours desquels le téléspectateur découvre un pays empreint de culture et de vécu. Et puis, comment ne pas parler de Paris ? La ville-lumière accueille chaque année depuis 1975 la dernière étape du Tour de France, avec en prime un sprint final sur les Champs-Élysées. La course passe devant les grands monuments d’une véritable ville-musée : Notre-Dame, le musée du Louvre, la Tour Eiffel, l’Arc de Triomphe, pour enfin finir sur la plus belle avenue du monde. Le Tour de France se regarde donc aussi pour sa beauté, inhérente à la France, mais pas seulement. Ses côtés merveilleux et tragiques, ainsi que son panache, le rendent encore plus attrayant.

Une course populaire, merveilleuse et tragique à la fois

Si le Tour est une course cycliste, il est aussi un événement populaire, un « fait national fascinant » pour le philosophe Roland Barthes. Pendant trois semaines, chaque été, les Français se massent sur les bords des pavés de Roubaix ou des Champs-Élysées, des cols pyrénéens et alpins, ou simplement sur le bord d’une route de campagne. Rendez-vous compte : chaque année, 10 à 12 millions de supporters viennent encourager les coureurs et 80% d’entre eux sont français. Ils attendent en moyenne 7h au bord de la route. L’engouement populaire est indiscutable à l’image de l’impressionnante affluence au cours des ascensions du col du Galibier, de l’Iseran, ou du Mont Ventoux. Il est d’autant plus spectaculaire quand on sait que plus de 35 millions de Français ont regardé la course devant leur poste de télévision en 2019, soit plus d’un Français sur deux. Le Tour est donc une épopée populaire au cœur de l’été, et il se distingue par l’existence de véritables héros nationaux, qui luttent à la fois contre les autres coureurs, mais aussi contre les éléments : les frères Pélissier, Vietto, Bobet, Anquetil, Poulidor -l’éternel second-, Hinault, Virenque, Voeckler, Alaphilippe… Les noms ne manquent pas. Alors quand un Français revêt le maillot jaune, la fièvre populaire n’en est que plus grande, une véritable extase nationale naît, le pays effervescent soutient son héros qui porte haut et fort les couleurs tricolores. Le chauvinisme s’empare des mentalités, un patriotisme teinté généralement de mauvaise foi et de ressentiment contre l’adversaire de son protégé. Comment ne pas citer Raymond Poulidor, « Poupou », adulé pour son courage et son humilité, ou son adversaire belge Eddy Merckx, « Le Cannibale », détesté, hué sur les routes du Tour, et même victime d’un coup de poing d’un spectateur dans l’ascension du Puy de Dôme. Le Tour de France « connaît des épisodes meurtriers, des transes nationales » selon Roland Barthes. Ces transes nationales, nous en avons parlé, ce sont ces Français qui revêtent le maillot jaune, ce sont les coups de panache tricolores. Dans l’Histoire de France, il y en a eu : la Libération pour ne citer qu’elle. Alors il faut aussi évoquer ces « épisodes meurtriers », car là aussi un parallèle peut exister. L’Histoire a ses périodes sombres, et le Tour ses moments tragiques. Les drames de coureurs décédés en pleine course sont relativement peu nombreux par rapport aux autres grands Tours, mais ils existent malheureusement, et marquent durablement les esprits amoureux du cyclisme. Le plus tristement célèbre est sans doute la mort de Tom Simpson en 1967 dans la terrible ascension du Mont Ventoux : alors à trois kilomètres du sommet, le coureur titube, s’effondre, et ne se relèvera pas. En cause notamment : le dopage. Un autre décès tragique, et tout aussi marquant, car frappant de plein fouet une jeunesse fougueuse, celui de l’Italien Fabio Casartelli, au cours d’une descente d’un col pyrénéen un après-midi de juillet 1995… Enfin, la réputation du cyclisme comme « sport de dopés » s’est vue confirmée par l’affaire Festina. Le soigneur de l’équipe Festina est surpris, trois jours avant le début du Tour 1998, avec plus de 400 flacons de produits dopants. Le scandale est immédiat et immense. L’équipe Festina est exclue du Tour, ternissant pour de nombreuses années l’image du cyclisme mondial. Réputation qui se ternira encore plus par la suite dans les années 2000, avec de nouvelles affaires de dopage : Humanplasma, Rasmussen, Ricco, Contador, et la plus fameuse de toutes, l’affaire Lance Armstrong, septuple vainqueur du Tour de France, de 1999 à 2005. Bien heureusement, le cyclisme professionnel s’est acheté une conduite. Le Tour de France recommence à faire vibrer les Français et les amateurs de cyclisme tout autour du globe, après des années sombres, des « épisodes meurtriers ».
Alors, quand le Tour de France retrouve son image, sa beauté, son côté fou et merveilleux, il sait nous faire vibrer. Il marque l’été des Français, et engendre une fièvre populaire pour nos coureurs qui rendent hommage à l’étendard tricolore. Alors espérons qu’après ces temps troublés de pandémie et de confinement, le Tour de France soit maintenu, le report étant un simple sursis, pour qu’à nouveau, les Français puissent se rassembler, rêver, vibrer ensemble autour d’un même événement, de mêmes héros, d’un même symbole tellement français.

Vincent Monnet

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