Le portrait de Mao par Warhol, œuvre artistique ou politique ?

Depuis la révolution culturelle de 1966, Mao Tsetong (1893-1976) a su s’imposer comme le leader incontesté d’un peuple uniforme après l’éviction de Tchang Kaï-check et des républicains. Désormais forte d’une hégémonie économique mais aussi culturelle, la Chine s’est ainsi progressivement affirmée comme le nouveau leader mondial.

La diffusion de cette puissance s’est notamment érigée lors de la visite historique du président Richard Nixon en 1972 à Pékin, qui avait d’ailleurs suscité une couverture de presse phénoménale du New York Times. Nixon qualifiait son séjour à Pékin de « semaine qui a changé le monde ». Mao apparaissait alors comme le meilleur ennemi de l’Amérique avec l’URSS. Dès lors, à la fois vitrine de l’idéologie maoïste et vecteur d’un régime charismatique, la propagande chinoise s’était fortement illustrée, mettant en exergue les prouesses du dirigeant chinois. C’est dans ce cadre que le grand Timonier est devenu une figure incontournable et omniprésente de l’empire du Milieu. Pour des millions d’individus privés d’autres sources d’information, Mao incarnait le héros exclusif de l’humanité, plus encore, un demi-dieu.

Friand de personnages incongrus, le génie du pop art Andy Warhol s’intéressa alors de très près à cette figure emblématique. Peintre, mais aussi producteur musical ou encore auteur de films d’avant-garde, Warhol doit notamment sa renommée aux liens qu’il entretenait avec des intellectuels, et stars d’Hollywood à l’image de Robert de Niro, qui déambulait dans son atelier new-yorkais « la Factory ». Si le travail de Warhol a suscité la polémique, il n’en reste pas moins un artiste à la renommée mondiale et aux multiples expositions. Il est de facto reconnu comme l’un des plus grands artistes du XXème siècle, et surnommé « l’homme qui voulait travailler comme une machine ».

Quand Warhol représentait Mao :

En 1972, Bruno Bischofberger le galeriste de Warhol, lui propose de se remettre à la peinture et de faire le portrait d’une des figures les plus importante du vingtième siècle. Symbole suprême du communisme, Mao est à l’image de Marilyn Monroe : une figure surinvestie de passions. Lorsqu’on lui demandait quelle était l’origine de son sujet, Warhol répondait (en montrant son col) qu’il avait toujours été intéressé par la mode sans que l’on sache s’il parlait du maoïsme ou de la « veste Mao » …

Véritable concurrent pour la propagande chinoise, multipliant sur toile et sur papier le buste impérial enchâssé dans sa vareuse légendaire, Warhol va rendre Mao plus universel, mais aussi beaucoup plus énigmatique qu’il ne l’était. Il y parvient comme à son habitude par la répétition en différents formats, modestes et gigantesques, et, par la multiplication virtuellement infinie sur papier peint. De tableaux en éditions, il peut alors introduire de multiples variations qui vont métamorphoser son sujet. Mao apparait dès lors comme le leader politique rendu si familier par les médias mais, par la même occasion, une icône sexuellement ambiguë, notamment lorsque Warhol surligne ses lèvres d’un rouge outrancier. Les généreuses applications de peintures contribuent encore à déstabiliser la figure.

 Warhol va alors synthétiser toutes ses recherches, sur la répétition, dans la très importante série de près de deux cents portraits de Mao qu’il représenta en partie au musée Galliera en février 1974. Y étaient réunis quatre tableaux géants, cinquante et un tableaux de format moyen, sept dessins et quarante lithographies, tous présentés sur le papier peint élaboré à partir de la même image couvrant 750 m2 environ. Les petites toiles étaient placées en hauteur, leur donnant ainsi une meilleure visibilité en cas d’affluence. Prenant comme sujet l’ennemi de la société de consommation, Warhol tourne Mao en dérision, le colle sur un papier peint aux aplats couleur lavande.

Lors de cette exposition, le visiteur était confronté à mille neuf cent-cinquante et une effigies du leader chinois et ne pouvait se dérober à son regard hypnotique. Warhol concevait en effet ses expositions surtout comme des installations. Cette exposition parisienne fut sans aucun doute l’une des plus frappantes. La réception sera donc inégale en France, où le maoïsme était alors bien implanté.

Warhol réussit donc un tour de force sans précédent : mêler composante de la propagande communiste et publicité capitaliste. Il placera, tout au long de sa carrière, les personnalités au même rang que les produits de consommation quotidienne via l’utilisation de sa technique propre : la sérigraphie.

Marie Gutton

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