Le pays aux 30 millions de rappeurs : Chapitre 1

L’engouement pour le rap présenté en quelques chiffres : il va s’agir de dresser les contours de ce phénomène social à travers les chiffres d’écoute du rap français : quelle place a ce dernier dans l’industrie musicale ?

Ce thème est abordé de manière provocatrice dans le morceau Zipette de Ninho. Il s’agit de mettre en évidence le déclin de la variété et de la pop française au profit de cette nouvelle scène rap. Il parle ainsi de ces vieux artistes à l’imparfait « Carla Bruni jouait de la guitare… » pour souligner le fait qu’ils appartiennent au passé.

La vente d’albums

Intéressons-nous à une donnée très parlante, mais qui ne reflète pas forcément la réalité : les chiffres de vente des albums. Trois disques de diamant (500 000 exemplaires vendus) ont été décernés en 2019 : un pour Nekfeu, un pour le groupe PNL, et le dernier pour Vitaa et Slimane. Deux des trois albums les plus vendus sont donc des albums de rap français. La même année deux albums ont fait triple platine, ce qui correspond à 300 000 exemplaires vendus : Destin de Ninho (rap) et l’album posthume de Johnny Halliday. Enfin, il y a eu vingt-six disques de platine si l’on ne compte pas celui des NRJ Music Awards, qui n’est qu’une compilation et n’a aucune valeur artistique. Et parmi eux on compte treize disques de rap français, soit la moitié. Le rap est, au vu de ces chiffres un genre dominant, et pourtant, la vente d’albums n’est pas la donnée qui le met le plus à son avantage. Il y a plusieurs raisons extrêmement simples à cela qui découlent d’une même observation : le public rap est jeune, voire très jeune. Il n’a pas forcément les moyens d’acheter les disques de ses artistes préférés. De plus, l’écoute de musique via un lecteur DVD ou une chaîne hifi est devenue marginale. Ce public, familier à l’utilisation d’Internet lui préfèrera une écoute via des plateformes de streaming, YouTube, ou le téléchargement. Le streaming est par ailleurs la manière la plus répandue d’écouter de la musique aujourd’hui, et il est primordial de s’y pencher plus précisément.
Un fait amusant avant de poursuivre : l’album de rap français le plus vendu de l’histoire n’est autre que L’école du micro d’argent du légendaire groupe marseillais IAM, qui s’est écoulé à plus de 1 600 000 exemplaires. Le groupe IAM est l’emblème de ce premier âge d’or du rap dans les années 90’. Leur titre Demain c’est loin étant traditionnellement considéré comme le plus grand classique du rap français.

Les chiffres du streaming

Sur Spotify, en 2017, Les 10 artistes les plus écoutés sont :

  1. Jul
  2. PNL
  3. Nekfeu
  4. Drake (US)
  5. Damso
  6. Booba
  7. Ed Sheeran (US)
  8. Kaaris
  9. Lacrim
  10. SCH

Le classement comporte huit artistes francophones, et la totalité sont des rappeurs ! De plus un des deux artistes américains, Drake, est également un rappeur. Néanmoins le sujet de notre étude, rappelons-le, porte sur le rap français. Il est possible de relativiser le monopole du rap : en effet, si les artistes les plus écoutés sont des rappeurs, les morceaux les plus écoutés ne sont pas du rap : il s’agit en 2019 de Old Town road, du rappeur américain Lil Nas X, mais qui ne comporte qu’un couplet rappé et Balance ton quoi, de la chanteuse belge Angèle. Le top 10 reste tout de même garni de 6 morceaux de rap. On pourrait dégager une tendance : les musiques d’influence pop sont plus promptes à “buzzer”, à exploser ponctuellement les scores, comme le confirme le succès des hits de Aya Nakamura. Mais les rappeurs sont plus constants et bénéficient d’un public qui suivra attentivement leur évolution.

Certains journalistes dans MOUV’ parlent même pour la SNEP d’une volonté de « rabaisser le plus possible l’image du rap »

Avant de poursuivre notre enquête, peut-être avez-vous relevé une incohérence, un paradoxe. Si les chiffres du streaming sont si bénéfiques aux rappeurs, pourquoi ces derniers ne dominent-ils pas
plus largement le classement des certifications d’albums ? En effet, l’écoute via les plateformes de streaming est comptabilisée dans les chiffres officiels de vente d’albums depuis 2015 ! La raison en est que l’impact du streaming est artificiellement diminué pour ces chiffres de vente, et ce, particulièrement en France. Je vais vous détailler cette tendance très intéressante en m’appuyant sur le travail du Potager, chaîne YouTube dédiée au rap.
En France, l’organe qui gère les certifications des albums de musique est la SNEP. Cette dernière comporte six membres dont trois représentants de ARD music, Varyrecord et Tricartel, trois maisons de disque qui proposent de la variété et du rock. De nombreux journalistes les soupçonnent de minimiser le poids du streaming car celui-ci avantage trop le rap, style de musique qu’ils ne proposent malheureusement pas. Voici quelques chiffres (encore…) pour illustrer plus précisément cette minimisation.
Initialement, 1000 streams (écoutes) étaient considérés comme équivalent à la vente d’un album, mais ce seuil est monté à 1500. De plus, le streaming gratuit et les vues sur YouTube ne sont tout simplement pas prises en compte, de même pour les chiffres générés par le streaming des « morceaux promos » parus avant la sortie de l’album… Toutes ces données sont pourtant prises en compte aux États-Unis. En effet, là-bas, le CD représente seulement 4% des chiffres de vente d’un album, contre 43% en France. Certains journalistes dans MOUV’ parlent même pour la SNEP d’une volonté de « rabaisser le plus possible l’image du rap ». J’espère ne pas vous avoir perdus et perdues avec cette dernière explication quelque peu technique, si ce n’est
pas le cas nous pouvons continuer !

L’engouement sur les réseaux sociaux

Il me semble également important de parler brièvement de ce phénomène. En effet depuis quelques années les rappeurs préfèrent communiquer via Internet, étant quelque-peu dégoûtés du manque de respect dont font preuve les animateurs télé à leur égard. Un sketch imaginé par le rappeur Roméo Elvis intitulé Ah t’es là toi illustre parfaitement ce ressenti. Je vous invite vivement à le visionner, il est disponible sur YouTube. Aujourd’hui, la seule émission TV qui accueille des rappeurs est Clique sur Canal +, dans laquelle le talentueux Mouloud Achour parvient à mettre en valeur les artistes qu’il présente et à rendre chaque interview riche et intéressante. Un autre grand nom du journalisme rap est Mehdi Maïzi. Celui-ci produit l’intégralité de son contenu sur Internet, qui devient le lieu privilégié pour parler de rap. Sur YouTube, des chaînes sont dédiées au rap : analyses d’albums, description et théorisation de phénomènes musicaux internes au genre. Ces dernières voient leurs chiffres exploser. La plus connue est Le Règlement, avec 893 000 abonnés. Mais on peut également évoquer Boombarap qui cumule 136 000 abonnés en seulement onze mois, et Le Rap en mieux qui comprend 35 000 abonnés pour seulement trois mois d’activité, et cinq vidéos. Sur Instagram, l’engouement peut s’observer simplement en s’attardant sur le compte 1min2rap qui compte 942 000 abonnés. Sur ce compte, un concours de freestyle de rap est organisé chaque mois : chacun peut tenter de participer en identifiant le compte sur une publication, dans laquelle il frappe un texte qu’il écrit en une minute. Le gérant du compte en sélectionne une soixantaine qu’il reposte, et la communauté vote pour ceux qu’elle préfère. Ce gérant reçoit chaque mois plusieurs milliers de freestyle, plus de 3000 par mois pendant le confinement.
À suivre.

Théo Choucroun