Un jeune timide s’est fait remarquer à la dernière soirée. Surement las d’être gênant et transparent à la vue de tous, il a du trouver dans le rhum blanc, comme un frère nouveau, un compagnon de route, sensible de le comprendre. Certains l’ont vu s’y confier abondamment. Alors, lui faisant part de notre surprise et des risques encourues, il nous baragouinait « oh ça va, j’suis épicurien ». Seulement, avait-il raison de se conduire ainsi, s’il en était vraiment ? Arrêtons l’histoire à ce point (d’autant que le sort du triste timide, ainsi scellé, n’échappe à personne), et reprenons quelques principes des fondements de la philosophie préférée des excessifs.

J’ai demandé à mon entourage de me décrire un épicurien, et sans surprises, j’ai eu de gros bonhommes, bien portant, à table, les os compressés dans leur chair. On me disait que c’était la philosophie des plaisirs, que chacun d’eux, devaient être portés par la volonté, jusqu’à leur réalisation, et que rien ne devait les en écarter. Vous avez envie de manger deux litres de glaces devant Netflix ? Qu’est ce qui vous en empêche ? Rien, donc allez-y, et si vous culpabilisez, dites « je suis épicurien, et tout ira bien » (s’il y a quelques publicitaires parmi vous, je crois qu’on tient un truc).

Non, malheureusement, ou heureusement. Considérons l’épicurisme d’Epicure (c’est évident, me direz-vous, mais il en existe d’autres), philosophe grec ayant vécu entre le IV et III siècle avant notre ère. Son chemin est simple : recherche des plaisirs, par la satisfaction des désirs, et évitement des souffrances, ce vers quoi on est naturellement conduit. La finalité est l’absence de trouble intérieure, aussi appelée ataraxie. Le bien-être de l’âme. Bon mot savant pour combler les déjeuners de famille interminables : « Cher tous, avez-vous atteint l’ataxie ? » et normalement, plus personne ne vous parle jusqu’au dessert. Mais voilà la subtilité. Ces désirs ne se valent pas : certains sont vains, dit Epicure, d’autres nécessaires. La hiérarchie précise est la suivante :

–  désirs naturels et nécessaires : à privilégier sur tous les autres, malheureusement il n’y en a que très peu : essentiellement, manger et boire dans la plus grande simplicité ;

–  désirs naturels et non nécessaires : à consommer modérément : plats et boissons élaborés, jugés futiles, (vous pouvez dire adieu à votre dessert). On peut aussi évoquer les sentiments, l’amour en premier lieu ;

–  désirs non naturels et non nécessaires : les pires de tous ! la gloire, l’argent, les likes… enfin, des choses qui n’intéressent personne, naturellement.

Adieu beaux diplômes, adieu asso réputée, adieu banquets festoyants, adieu luxures, adieu Instagram, imaginez ! L’épicurisme d’Epicure n’est pas du tout l’exubérance incontrôlée que l’on peut croire, mais au contraire, une rigueur certaine du corps et de l’âme. On raconte même, que dans son fameux jardin où il enseignait, Epicure aurait refusé un bout de fromage, rétorquant que le pain suffisait. Aussi, nous l’avons vu, tout désir n’est pas à assouvir, mais également toute douleur n’est pas à éviter : un régime (sans fromage, excellent) ou une séance de sport peuvent être douloureux, mais assurent un certain bien-être, au-delà de la douleur de l’instant. Il s’opère donc un calcul des plaisirs, et à l’évidence, quelques heures d’ivresse pour une journée dans la langueur du corps fatigué, en constitue un très mauvais exemple.La pensée épicurienne est, en réalité, bien plus complexe et difficilement accessible pour nous, contemporains d’une abondance de choses non naturelles et non nécessaires. Il faut peut- être l’appréhender comme un idéal de mode de vie, qu’on nous inspire depuis l’enfance. Oui, l’enfance. Vous ne croyez pas ? Mais si, souvenez-vous… Allez, tous en coeur : « Il en faut peu pour être heureux, vraiment très peu pour être heureux, il faut se satisfaire du nécessaire… » ou dans la bouche d’Epicure : « Qui ne sait pas se contenter de peu, ne sera jamais content de rien ».

Ambroise Puy

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