Le Baccalauréat 2020, les funérailles d’un diplôme déjà mort

La France et le Monde sont traversés par une crise sanitaire exceptionnelle. Cette pandémie plonge le pays dans l’arrêt total et nombreuses de ses activités sont suspendues ou réorganisées, au premier rang desquelles viennent les examens nationaux. Pour agir au mieux, le gouvernement a décidé de prendre des mesures fortes pour la tenue et la perpétuité du Brevet et du Baccalauréat. Ainsi, ces points de passages institutionnalisés respectivement depuis 1947 et 1808 pour le contrôle Napoléonien (si l’on omet les baccalauréats réservés aux universités de Paris d’art, de médecine de droit et de théologie antérieurs à 1808), seront décernés uniquement à partir des notes du contrôle continu, supprimant de fait les épreuves écrites et les potentiels oraux de rattrapages. Seules les épreuves de Français de Première sont maintenues. Ces mesures, prises dans une optique, de sécurité sanitaire, de continuité pédagogique et de facilité logistique mettent à mort une institution qui avait déjà connu de nombreuses atteintes jusqu’à la décision de sa réforme totale qui prendra effet en 2021. Ces mesures, cachent cependant une triste réalité. En effet, la baisse d’exigence attendue aux épreuves du baccalauréat, les simplifications progressives de l’épreuve et la massification de l’obtention du diplôme sont les preuves du déclin d’un diplôme autrefois utile et important qui a perdu petit à petit de sa vigueur et de sa signification.

Le baccalauréat 2020 n’est qu’une preuve supplémentaire de l’inutilité et de l’iniquité de ce diplôme qui ne veut à proprement parler plus rien dire. Plusieurs éléments nous le prouvent.

Commençons d’abord avec un peu d’histoire. Instauré dans le but de créer une élite administrative et politique en 1808, le bac à connu de nombreuses modifications. La forme la plus intéressante est celle que le diplôme a pris dès 1968. A l’époque, les filières A,B, C, D et E, ancêtres des filières S, ES et L, permettaient à un peu plus de 60% des élèves d’obtenir ce diplôme (si l’on excepte l’année 68, troublée par les évènements de mai ou le taux de bacheliers est monté à 81,3% de ceux qui l’ont passés). L’année 1985 marque deux changements profonds dans la conception du diplôme. C’est en effet cette année que le bac technologique a été mis en place. C’est également cette année que le ministre de l’éducation nationale Jean-Pierre Chevènement fixe comme objectif d’atteindre 80% de bacheliers d’une classe d’âge. Bien que cette volonté ait été revue à la baisse pour atteindre les 74% de bacheliers d’une génération, et malgré une simplification des épreuves et des exigences requises, le taux de bachelier n’atteignait pas l’objectif fixé. Il fallut en effet attendre le tournant des années 2000 pour que le taux de bacheliers atteigne 78% des inscrits. Lors des dernières et plus récentes éditions du diplôme, le nombre de bacheliers atteignait désormais les 90% des élèves d’une génération. On peut célébrer une telle massification et se réjouir de l’importance des bacheliers. Une lecture assez simpliste pourrait nous faire croire que l’objectif d’une éducation de bonne qualité pour tous a été atteint, ou que les élèves Français sont tous des génies et méritent d’avoir le bac. Mais cette lecture idéaliste semble trop optimiste pour être vraie. Mis à part pour la multiplication des types de bac (technologiques et professionnels) qui permettent de donner une vraie valeur à des cursus souvent délaissés et considérés comme des voies de relégation, la massification de l’obtention du diplôme, grâce à la simplification des épreuves n’avait pour but que de satisfaire une approche numérique du taux de bachelier, ce qui se cachait derrière la volonté de donner à tous un moyen de s’élever par la méritocratie. Or comme son nom l’indique, la méritocratie est la démocratie de ceux qui méritent un certain poste ou des qualifications. La forme prise par le baccalauréat lors du 20ème siècle s’approchait plus d’une moyennisation, d’une égalisation dépassant toute logique. C’est en reprenant les idées du philosophe Kant qu’apparait tout l’idiotie de ces réformes. En effet, en souhaitant l’égalité pour tous, on est obligé de s’abaisser aux capacités des plus mauvais. L’examen perdait donc en sélectivité et en difficulté pour célébrer un idéal inatteignable d’égalité. Alors que le bac d’avant la réforme de 1968 relevait véritablement de la méritocratie qui permettait à des élèves de la république motivés de s’élever socialement, grâce à une instruction et des cours de bonne qualité, le nouveau bac donne à tous un diplôme qui perdant de sa rareté n’a plus de valeur.

Simplifié dans une logique d’équité et voulant donner à tous une chance d’obtenir son bac, et donc par la même occasion une chance de s’élever socialement, la nouvelle forme du bac a en majeure partie manqué son objectif et ne fait que renforcer la fracture sociale et ne permet pas à un plus grand nombre d’obtenir des postes et des qualifications prisées. En effet, rendant sans valeur le diplôme, puisque tous l’ont désormais, la massification a propulsé une foule de bacheliers sur les rangs des universités. Les filières les plus prisées se sont ségrégées, prenant quasi-uniquement des personnes favorisés ayant fait de bonnes études dans des établissements prestigieux ou ayant bénéficié d’une éducation de bonne qualité. Les étudiants ayant obtenus leur bac mais n’ayant pas des profils sortants du lot se retrouvent dans des filières surpeuplées, ne pouvant ainsi bénéficier d’un apprentissage de bonne qualité et où le décrochage est massif. De plus, à la fin de leurs études, leur diplôme, obtenu par un grand nombre de personnes ne vaut plus rien. Il leur est ainsi très difficile de trouver un emploi bien valorisé. Ils ne croient ainsi plus dans les vertus de l’enseignement ce qui les pousse dans l’isolement et dans le pessimiste quant à leur situation. A l’inverse, ceux qui connaissent le système ont bénéficié d’une bonne éducation avec des profils recherchés par les recruteurs et monopolisent les filières d’excellence tout autant que les classes préparatoires ainsi que les grandes écoles, empêchant les bacheliers lambda d’arriver dans ces écoles. La simplification du diplôme du bac n’a fait que reporter une sélection qui, auparavant se faisait à l’issu de de la terminale et qui désormais se fait 3 à 5 ans plus tard. Cependant, cette sélection est d’autant plus dure que beaucoup espèrent et certains souffrent dans leurs études. Ne croyant plus aux vertus de l’éducation, ils transmettent cette pensée à leurs enfants ce qui crée des générations déçues, centralisées dans des zones scolaires prioritaires, qui à leur tour ne croient plus à l’élévation grâce à l’école nationale empêchant à leur tour des élèves motivés de pouvoir avoir des enseignements de qualité. Le changement du bac a donc créé encore plus de ségrégation favorisant des élites qui peuvent se permettre d’échapper aux rangs des universités, qui sélectionnent les filières universitaires les plus prisées ou qui peuvent maximiser les chances de leurs enfants et défavorisant des étudiants issus des classes populaires qui auparavant obtenaient un diplôme moins courant et parvenaient à s’élever socialement. Même si le principe scolaire français n’est pas parfait et que la variable du revenu des parents sur l’éducation est forte, il est indéniable que la massification du baccalauréat n’a pas favorisé la situation des enfants des classes sociales moyennes et les a même détériorées.

Faire du baccalauréat un diplôme plus simple revient à le déposséder de tout son sens. Alors qu’avant les 40 à 60% des bacheliers pouvaient, rien qu’avec ce bout de papier avoir la certitude d’obtenir une bonne position sociale et un poste valorisé, maintenant, le diplôme seul n’est d’aucune aide pour trouver un emploi et ne signifie plus rien. Les entreprises l’ont bien compris et ce plus vite que les étudiants. Avoir son bac de nos jours n’est plus un supplément à ajouter sur un dossier mais un prérequis et ceux qui ne l’ont pas sont encore dénigrés. En effet, penser que 90% des élèves ont leur diplôme, c’est comprendre que 10% le ratent. Parmi ces 10%, certains ne veulent pas repasser l’examen et se retrouvent donc désarmés, jetés dans la vie active. Alors qu’avant ne pas avoir marqué « Admis au Baccalauréat » sur son CV pouvait apparaître comme une norme, de nos jours les rares élèves ne l’ayant pas sont stigmatisés, délaissés, sans qualification, dans un monde où ils n’ont aucun diplôme, si ce n’est le brevet, lui-même décrié depuis plusieurs années pour son caractère inutile. Ayant perdu tout son sens, le diplôme du baccalauréat n’est qu’un phare d’espoir pour des jeunes motivés qui vont se retrouver noyés dans la foule obscure de leur semblable et qui seront incapables d’en émerger. La massification de l’obtention du diplôme est ainsi contreproductive et insensée.

Ce diplôme, autrefois sélectif et signe d’une détermination, d’une véritable envie d’apprentissage et d’élévation transmises par le discours républicain des écoles publiques change cette année de visage. La session 2020, troublée par la crise sanitaire internationale, demeurera une exception qui ne fait que confirmer mes dires. Le bac est ici presque donné à tous les élèves ayant un tant soit peu travaillé durant l’année de terminale. Mais là encore, l’envie de fournir à tout le monde ce diplôme pose des problèmes. Tous les élèves ayant eu de mauvais résultats durant l’années et qui comptaient se rattraper sur les épreuves se retrouvent piégés. De même, tous ceux appartenant à des lycées élitistes publics (Henri 4, Louis Le Grand) ou privés et pour lesquels les notes de l’année sont moins bonnes que celles du bac se retrouvent avec des dossiers moins bons que ceux qu’ils auraient pu espérer en passant le bac. Ici encore, les principes de méritocratie et d’égalité, souhaités par la massification de l’obtention du bac sont fortement remis en cause.

Ayant peut-être réalisé l’absurdité de l’évolution du diplôme, Jean-Michel Blanquer, en 2017, a annoncé une réforme du baccalauréat. Mais là encore des problèmes apparaissent, notamment sur le fait de l’égalité. Les nouveaux enseignements de spécialités ne sont pas les mêmes en fonction des établissement qui doivent se plier à des contraintes budgétaires, organisationnelles… De plus, certaines matières fondamentales pour le développement intellectuel, culturel et sportif de l’enfant sont reléguées aux rang d’option, comme les arts ou le sport. La nouvelle réforme, pas encore mise en pratique, suscite donc une retenu certaine.

En somme, loin d’avoir un discours idéalisateur qui faisait du bac originel un outil d’égalité et une possibilité d’ascension sociale pour tous, je remets en question l’évolution de ce diplôme. Une massification raté, aux objectifs perdus, tel est le résultat de l’histoire d’un diplôme mourant. Le bac de 2020 n’est qu’une preuve supplémentaire et ne fait qu’attester de manière encore plus flagrante le décès de cet examen. Les futures évolutions du diplôme parviendront-elles à ressusciter cette création républicaine ? Rien n’est moins sûr. Pourrions-nous revenir à un vrai examen sélectif qui pousserait chacun à réellement travailler et restaurerait une partie de l’idéal de méritocratie républicaine ? Cette proposition semble peu réalisable. L’avenir de l’examen est ainsi plus que flou, pourtant partie intégrante et essentielle du système éducatif français…

Louis Machu

Laisser un commentaire