La Transnistrie, relique soviétique

Ukraine, Roumanie, Slovaquie, Hongrie… Quand on cherche à lister les pays d’Europe de l’Est, la Moldavie est rarement le premier qui vient à l’esprit du géographe amateur. Pour rattraper cette terrible erreur il se saisit de son atlas ou de son ordinateur et tente de combler ses lacunes. Il commence par la situation territoriale, les frontières, avant de se plonger dans les méandres de la culture moldave. Mais voilà que son entreprise louable est stoppée nette par une certaine particularité lui rendant la tâche ardue et presque impossible.

La Transnistrie ? Un fin lambeau de terre, limitrophe avec l’Ukraine, s’étendant sur plus de 4000 km², coincé entre deux rivières, le Dniestr et le Boug, semble poser problème. Automatiquement intrigué, le géographe amateur effectue des recherches sur ce territoire. Quelle n’est pas sa stupeur quand le premier article qui apparaît lui apprend que la Transnistrie n’est rien de plus qu’un État, un État au sein même de la Moldavie… Le lecteur assidu tombe des nues, comment cela est-ce possible ? Sa soif insatiable de connaissances est réveillée et de nombreuses questions lui viennent à l’esprit. Comment y répondre ? Il parvient finalement à formuler cette interrogation générale : quelles caractéristiques et mœurs étranges composent et caractérisent ce morcellement ?

Le chemin vers l’indépendance

C’est à la fin du 18ème siècle que la Russie de Catherine II intègre cette région à l’Empire Russe. Après la révolution, en 1924, l’URSS crée la République autonome de Moldavie. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Transnistrie passe alternativement entre des mains Russes et Roumaines (alors alliées aux nazis). C’est finalement en 1944 que cette région est reprise par les Soviétiques. Staline aux prises avec les minorités Roumaines de la région désire « russifier » la Transnistrie et développe l’industrie et les services, faisant alors de la Transnistrie le centre névralgique et le véritable poumon de la République autonome de Moldavie. L’industrialisation à marche forcée s’opérant dès les années 1960 sur la rive gauche du Dniestr attire de nombreux Russes ainsi qu’une population majoritairement russophone. Des projets de centrales hydroélectriques, d’arsenaux, d’industries mécaniques, etc. sont lancés, donnant à cette fine bande de terre une place prépondérante au sein de la République. À la chute de l’URSS, la Transnistrie produit à elle seule 90% de l’électricité du pays et est à l’origine d’un quart du PIB national. C’est justement à l’occasion de l’effondrement de la Russie soviétique que la Transnistrie s’auto-proclame indépendante. Face à l’insubordination, la République Moldave tente de reconquérir le territoire en 1992, mais la Russie intervient pour défendre les séparatistes, causant la mort de 500 à 1000 personnes. Depuis, la situation n’a guère évolué. Officiellement région autonome, son indépendance n’est reconnue ni par l’ONU ni par ses membres. Elle n’a de relations diplomatiques qu’avec l’Abkhazie, l’Ossétie du Sud-Alanie et le Haut-Karabagh, trois régions également pro-Russes et proclamant leur indépendance.

Région marquée par son passé

Cette histoire particulière donne une situation assez exceptionnelle. Le pays est resté bloqué à l’époque communiste. Dans les rues, des drapeaux, des statues, des affiches, des panneaux, tout rappelle la force et l’omniprésence de l’État socialiste. Les 500 000 habitants de Transnistrie vivent à part du reste de la Moldavie, avec un drapeau (affichant fièrement une étoile, une faucille et un marteau), une monnaie et même un président différent. La plupart des habitants vivent à la capitale, Tiraspol, et sont à majorité russophones avec une minorité roumaine. Ils travaillent principalement dans le secteur industriel. Le pays accueille notamment Tirotex, la seconde plus grande entreprise de textile d’Europe. Des usines Gazprom se sont, de plus, récemment installées dans le pays, symbole de la grande complicité et du soutien effectif qu’il existe entre ces deux pays. Les habitants de la Transnistrie sont bercés, dès l’enfance, par le mythe de la grandeur de la Russie et de la République autonome du Dniestr, notamment lors de la « grande guerre patriotique » (la Seconde Guerre mondiale).

La Transnistrie est l’espace de tension européen par excellence

Relations diplomatiques

De là naît une véritable haine des Roumains et de certains voisins, accusés, à tort ou à raison, d’avoir collaboré avec les nazis. Naissent ainsi des problèmes liés aux droits de l’homme. Même si le parlement a signé un traité garantissant ces derniers, leur réelle application est plus que compliquée à mesurer. Mais selon Amnesty International, les libertés fondamentales ne sont pas garanties, les populations subissant en permanence des pressions gouvernementales.

La région reçoit un fort appui de la Russie et la Transnistrie est clairement tournée vers Moscou. C’est une question de survie pour la Transnistrie et de géopolitique pour la Russie. Pour la Russie, cette région est un pied dans l’Europe de l’ex-espace soviétique et vers l’Europe de l’Ouest, lui permettant d’imposer son influence, son autorité et sa force. La 14ème armée russe est d’ailleurs stationnée en Transnistrie ainsi qu’un stock d’armes important (1000 soldats et 20 000 tonnes d’armements). La Russie occupe ainsi une position stratégique, face aux forces de l’OTAN, au bord de la mer noire. Moscou se sert également de cet espace pour élargir et agrandir son soft power. L’occupation illégitime du territoire moldave est en effet motivée par la volonté affichée de maintien de la paix et de la sécurité en Europe de l’Est. Pour la Transnistrie, avoir l’appui d’un grand pays, mondialement influent, qui le soutient militairement face aux pressions internationales est une question de survie. La Transnistrie reçoit de plus une aide financière substantielle de la Russie qui lui verse annuellement presque 20 millions d’euros, soit 70% du budget annuel. Cette situation, assez exceptionnelle, suscite de nombreux problèmes. Au-delà des difficultés administratives, de représentation et d’autorité pour le pouvoir Moldave, des tensions politiques, militaires, économiques et sociales sont à l’œuvre dans cette région méconnue d’Europe. Géopolitiquement parlant, la présence de la Transnistrie bloque le rattachement de la Moldavie à l’espace européen. La Transnistrie est, de plus, l’une des principales plaques tournantes du trafic d’armes en Europe, rendant encore plus épineuse la question liée à cet espace, véritable poudrière. C’est presque une mini guerre froide qui se joue là, et les enjeux de puissance et d’image pour la Russie et l’Europe sont énormes. Entre tensions politiques, idéologiques, géopolitiques, sociales et économiques, la Transnistrie est l’espace de tension européen par excellence, montrant la particularité de cette aire géographique, héritière de traditions et d’une histoire encore fortement déterminantes et présentes aujourd’hui.

Louis Machu

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