La normalisation de la violence au Moyen-Orient, sa légitimisation et ses dangers

NDLR : Extrapôle rappelle que les opinions des rédacteurs n’engagent qu’eux et non l’association.

De bombe en bombe, de missile en missile, d’explosion en explosion, le Moyen-Orient fait face à de nombreuses tragédies depuis ces dernières années. Seulement, la manière dont ces évènements sont perçus et traités à l’internationale est instrumentalisée par les médias occidentaux.

Depuis quelques années, les académiciens utilisent le terme « normalizing violence » afin de montrer que les populations occidentales ont tendance à normaliser la violence en général, et particulièrement celle se produisant dans des régions telle que le Croissant fertile. Définie par M. Kirk comme un phénomène qui fait de la violence une partie intégrante du quotidien d’une ville ou région, la normalisation s’est rapidement liée d’amitié avec le Moyen-Orient aux yeux des Occidentaux. Début 2020, l’ancienne conseillère adjointe à la sécurité nationale des États-Unis, K.T. McFarland déclarait : « their normal state of condition is war » : leur état normal, c’est la guerre. Ce stéréotype, trop souvent détourné par la doxa occidentale est in fine un moyen d’ériger la guerre comme l’enfant inné et inévitable du Moyen-Orient. Cependant, il est assez facile de contredire ce propos, et certains exemples l’illustrent.

Histoire de la violence

À l’époque de l’Empire Arabe, durant lequel ces territoires étaient peuplés de nationalités et religions différentes, chaque individu possédait des droits dont il ne jouissait pas en Europe chrétienne. C’était le cas du peuple Juif de l’Empire Arabe, qui disposait de libertés et de privilèges inimaginables en Europe chrétienne, où ils firent face à des siècles de persécution. 

À force d’entendre que le Moyen-Orient est un nid de conflits, les populations occidentales ont tendance à penser que cela rend chaque évènement moins brutal, moins choquant, moins terrible, pour les populations concernées.

Il ne s’agit pas ici de nier le fait que le Moyen-Orient est sujet à de nombreux conflits, mais plutôt de montrer que les peuples du Moyen-Orient ne se sont pas « entretués » à un rythme qui dépasse le niveau moyen de conflit humain. Cette région ne peut pas être essentiellement définie par son caractère conflictuel, ou alors nous pourrions en dire de même pour l’Europe. Nous avons en effet la fâcheuse habitude de voir le Moyen-Orient comme un véritable théâtre de guerre, mais l’Europe l’a également été. En effet, dans Race et Histoire, Levis Strauss déclare que « le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie ». En appliquant ce propos à notre sujet, nous comprenons que les Occidentaux considèrent que les peuples du Moyen-Orient manquent de vertus, de savoir-vivre mais qu’ils devraient se remettre en question en considérant cette région, car si l’on y réfléchit, l’Occident peut également être perçu comme un foyer de violence. En voici des exemples significatifs. Dans son livre SPQR : A History of Ancient Rome, l’historienne Mary Beard déclare que la conquête des territoires correspondant à la France et à l’Allemagne modernes par l’Empire Romain s’apparente à un génocide. Les guerres entre nobles qui ont fait rage au Moyen-Âge en Europe ont également fait des ravages. Ne parlons pas du XXe siècle, durant lequel l’Europe fut le point d’origine de la guerre la plus meurtrière dans l’histoire du monde. Néanmoins, l’opinion publique ne perçoit pas l’histoire de l’Europe comme un enchaînement de guerres et de violence.

La désensibilisation de l’Occident

Cet article n’est pas dédié à l’étude des causes de cette perception, sûrement liées à la vision ethnocentrée des médias occidentaux, mais plutôt de comprendre l’impact que cette normalisation de la violence peut avoir à la suite d’évènements tragiques au Moyen-Orient. Effectivement, l’une des conséquences les plus visibles de ce phénomène pourrait bien être leur sous-estimation. À force d’entendre que le Moyen-Orient est un nid de conflits, les populations occidentales ont tendance à penser que cela rend chaque évènement moins brutal, moins choquant, moins terrible, pour les populations concernées. Ces évènements ne sont pas seulement reliés à la guerre, ils peuvent également être des incidents, des catastrophes naturelles etc. C’est de ces derniers dont nous allons parler, et celui qui nous vient assez facilement à l’esprit, ce sont les explosions à Beyrouth qui se sont produites le mardi 4 août 2020. Selon Les Echos, le Liban, après l’explosion qui a tué plus de 180 personnes (dernier bilan du Journal International), a reçu 252,7 millions d’euros de l’aide internationale. Quand Notre-Dame de Paris brûlait, les dons et promesses de dons nationaux et internationaux avaient dépassé 1 milliard de dollars. Lorsqu’il s’est agi du Liban, on a omis de dire que l’aide avait été quatre fois moindre. Pourtant, c’est bien dans ce pays que l’on a compté 180 décès, là où notre chère cathédrale n’a coûté la vie à personne. Cette comparaison permet effectivement de prouver que ce phénomène de normalisation a un impact non négligeable sur l’intensité de la réaction des pays occidentaux. Les médias ne parlent même plus de ces actualités. Saviez-vous que des feux ravageaient la Syrie début septembre 2020 ? Mais sûrement étiez-vous trop préoccupés par les feux Californiens et Australiens.
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À cause de la normalisation de la violence au Moyen-Orient, l’on a tendance à penser que ces populations sont habituées à ces catastrophes, qu’elles s’en remettront, et cela les déshumanise profondément. On a l’impression que toutes ces villes ne sont que guerre, et on oublie souvent qu’elles sont également des villes qui concentrent des personnes, des enfants, des loisirs, de la culture, un héritage… En définitive, j’aimerais vous partager les propos d’Ayah Al-Zubi, étudiante américano-jordanienne à Harvard : « Au cas où vous ne sauriez pas que les explosions comme celles qui se sont produites récemment à Beyrouth ne sont pas normales. La famine au Yémen n’est pas normale. L’occupation en Palestine n’est pas normale. La crise des réfugiés en Syrie, au Soudan du Sud, au Myanmar, en Afghanistan, en Somalie et au Venezuela n’est pas normale. Nous sommes tous humains. Nous ne sommes pas New York, Paris ou Londres parce que nous sommes Beyrouth, Sanaa, Jérusalem et Damas. Une grande partie du monde doit cesser de normaliser les tragédies au Moyen-Orient et dans le reste du monde. »

Rosalie Klein

Sources :

– Stephennie Mulder, “History Shows What’s Wrong With the Idea That War Is ‘Normal’ in the Middle East”, Time, January 14th , 2020
– « Liban : l’aide internationale supérieure à 250 millions d’euros », Les Echos, 10 Août 2020
–  Luc Lenoir, Notre-Dame de Paris: près d’un milliard d’euros de dons déjà promis pour la reconstruction, Le Figaro, 16 avril 2019 
– Mimi Kirk, « How to understand urban violence in the Middle East”, Bloomberg City Lab, December 19th, 2016
– Levis Strauss, Race & Histoire, 1961