La naissance de la Grèce moderne, rêves de liberté et illusions

La Grèce : nation de soleil cru et de mer, riche de ses ruelles parfumées d’huile d’olive, d’un peuple digne et franc et… d’une construction moderne complexe et particulièrement méconnue dans notre analyse occidentalo-centrée de l’Histoire. Si chacun connaît la naissance des Etats-Unis d’Amérique, de la France moderne post-1789, de l’Allemagne unifiée par Bismarck, comment peut-on aussi largement ignorer l’émergence de l’Etat grec contemporain, tant la Grèce est une terre parmi les plus remarquables que l’humanité ait connue sur les plans de la culture et de la pensée?

À l’aube du XIXe siècle, l’Europe secouée par 25 ans de Révolution française puis d’Empire napoléonien voit ses conceptions politiques et étatiques mûrir. Dans cette porte ouverte aux nationalismes par le Traité de Vienne de 1815, et par dans une autre mesure, l’émancipation des pays sud-américains, les peuples d’Europe s’interrogent : l’idée d’Etat-nation naît. L’exemple de l’indépendance de la Grèce est un cas précoce et significatif.

En 1814, après quatre siècles de domination ottomane, les élites de Grèce, des intellectuels, des militaires, tous hostiles aux Turcs, fondent la Filiki Etria. Cette société secrète proche de la franc-maçonnerie et largement influencée par les idéaux de la Révolution française a un objectif net : donner au peuple grec un Etat libre et orthodoxe, indépendant de l’Empire turc. Or, la population ne s’identifie pas à l’occupant ottoman. Le Grec de 1815 revendique un héritage identitaire romain d’Orient, byzantin soit une culture millénaire purement helléniste. Autant comprendre que 370 années de domination turque n’auront pas été suffisantes pour faire disparaître la conscience du peuple grec, en quête de liberté par nature.

Les combats révolutionnaires éclatent en 1822 et sont gagnés en sept ans, avec le soutien des puissances européennes bien satisfaites d’affaiblir les ottomans. La Grèce devient indépendante en 1830 suite aux appuis Britanniques, Français et Russes. Pourtant les héros militaires et symboliques de cette guerre restent grecs: c’est le peuple, ce sont les klephtes, patriarches de clans de mercenaires et de pirates farouchement opposés aux turcs dont le meilleur représentant doit être le général Theodoros Kolokotronis, le Bolivar ou le Washington hellène, lui-même membre éminent de la Filiki Etria.

Un Etat-nation est né en Europe du sud, la Grèce: trouvons-lui un roi! Problème: il n’y a pas d’aristocratie en Grèce. En effet, les chefs de clans influents à commencer par les Klephtes sont des militaires, des hommes d’Etat, pas des nobles éligibles à un trône. La solution retenue sera simple et façonnera profondément la manière dont fonctionneront les nouvelles monarchies européennes au XIXe siècle: le roi de Grèce sera un prince d’une grande puissance occidentale. C’est une condition imposée par ces dernières, en retour du soutien apporté aux révolutionnaires. Anglais et Français sont en désaccord quant au noble à expédier sur le trône de Grèce, chacun voulant envoyer un prince de sa cour. Pour trancher, ce sera finalement un Allemand. Otto, prince de Bavière, âgé de17 ans, devient le premier roi de Grèce. Il est malhabile et arrogant. Inutile de préciser que le peuple grec fraîchement libéré des Turcs lui réserve un accueil froid. On le dit inexpérimenté et imperméable à la culture grecque. L’installé Otto premier de Grèce enfermera et menacera de mort son premier opposant, Théodoros Kolokotronis, le héros de l’indépendance. C’en est trop : le peuple grec passera un siècle et demi à lutter pour un équilibre juste entre ses revendications culturelles nationales et l’implantation de monarques étrangers qui devront impérativement s’initier aux coutumes locales. L’on verra successivement la déposition du roi Otto en 1862 sous la pression de Gennaios Kolokotronis, le fils de Théodoros devenu premier ministre, puis l’apparition d’une nouvelle dynastie sur le trône grec. Le roi de Grèce est danois cette fois ci, du seul fait de l’habilité de la famille royale danoise et du refus de la reine Victoria de mandater l’un de ses fils sur les îles de la Mer Egée. La nouvelle famille royale de Grèce travaillera son implantation durable au biais d’une assimilation des coutumes locales, jusqu’à sa disparition en 1973.

Depuis lors, la Grèce est une république: plus de rois étrangers à la tête du pays. N’était-ce pas la meilleure solution dès l’indépendance face aux Ottomans? Sûrement non. Orthodoxe, le peuple grec est largement monarchiste en 1830, et les puissances occidentales ayant contribuées à l’indépendance entendent bien conserver une tête de leur camp sur le trône.

Ce modèle est peut-être ce que l’on peut qualifier de grand paradoxe de la Grèce moderne : un peuple fier et déterminé a lutté pour se défaire de 370 ans d’oppression, pour ne demeurer que sujet de dynasties étrangères méprisantes, subir des troubles internes graves, deux Guerres mondiales, une multitude de conflits parallèles usants (guerre Balkanique de 1812, guerre greco-turque de 1819…), et ne proclamer la république qu’en 1973 à l’issue d’une douloureuse dictature militaire fasciste.

République de nos jours, la Grèce est attachée à son statut d’Etat-nation libre des ingérences occidentales. Mais à quel prix? Les souvenirs des pionniers de l’indépendance, de la Filiki Etria au clan Kolokotronis, sont aujourd’hui des symboles revendiqués par les nationalistes nostalgiques de la dictature des colonels, et par l’extrême-droite grecque. Le dernier roi des hellènes, Constantin II, a été forcé de partir dans un exil douloureux 40 années durant : il n’a le droit d’habiter de nouveau à Athènes que depuis 2013. La Grèce actuelle doit faire face à ses fantômes, aux stigmates de 150 ans d’émergence nationale péniblement acquise.

Alors, le processus d’affirmation du peuple grec souverain est-il un fiasco? Non, sans doute. Si la Grèce et son peuple farouche aspirant à la liberté ont subi une épreuve longue et difficile pour acquérir sa souveraineté totale, l’exemple de la Grèce a été un patron, un modèle pour nombre de nations qui ont sû s’affirmer au XIXe siècle. La guerre révolutionnaire grecque fut une référence pour l’Europe du sud. Elle a inspiré les revendications d’indépendance, elle a donné l’amorce à la lutte partout où l’Empire ottoman opprimait. Elle a inspiré les Etats-nations, les peuples assoiffés de liberté, dans l’Europe et le monde.

Nemo Millet