La falsifiabilité, une méthode expérimentale pour un système scientifique

Karl Raimund Popper, né en 1902 à Vienne, est un épistémologue et philosophe autrichien. Aujourd’hui reconnu comme une figure majeure de sa discipline, son influence décisive repose sur une méthode unique et simple, exposée en 1934 dans Logique de la découverte scientifique. En tant qu’épistémologue, c’est-à-dire philosophe des sciences, sa première tâche fut de délimiter ce qui rentre dans son domaine d’étude ; autrement dit, ce qui est scientifique. Que peut-on qualifier de scientifique ? Ainsi allons-nous nous demander, afin de comprendre la démarche de Popper : sur quel critère rationnel peut-on dire qu’une théorie ou un système est scientifique ? La réponse du philosophe, à l’origine de sa célèbre méthode d’investigation, est celle-ci : le critère de démarcation.

Selon l’auteur, le critère de démarcation devrait permettre de déterminer de manière définitive le caractère de vérité ou de fausseté de tous les énoncés de la science empirique. Par empirique, il faut comprendre « fondée sur l’expérience » ; autrement dit, une théorie reposant sur les observations de nos sens. Comment, cependant, vérifier rationnellement un énoncé scientifique ? La première étape est le rejet de toute proposition logiquement contradictoire (par exemple, 2 + 2 font 3). Mais l’absence de contradiction n’est pas preuve de vérité. Selon le philosophe D. Hume, cité par Popper, « Une proposition comme celle-ci : le soleil ne se lèvera pas demain, n’est pas moins intelligible et n’implique pas davantage contradiction que cette autre : il se lèvera » (Enquête sur l’entendement humain). Pour examiner une telle proposition (par exemple, le soleil se lèvera demain), deux approches sont alors possibles : une approche logique, et une approche empirique. 

L’approche logique consiste à trouver des évidences, à partir desquelles on pourra déduire d’autres propositions, qui mèneront finalement à la théorie que l’on veut prouver. Une évidence, c’est une certitude qui ne se prouve pas, qui tombe sous le sens pour ainsi dire. De ces évidences, nous allons dériver d’autres certitudes, qui mèneront à de véritables systèmes et théories scientifiques (et peut-être, à la preuve logique que le soleil se lèvera demain). Mais une méthode très rigoureuse montre qu’aucune évidence n’existe. Ainsi Descartes, ayant déconstruit toutes ses certitudes, avança celle-ci : « je pense, donc je suis », afin d’en élever une tour de savoir. Pourtant, cette première certitude est déjà contestée par d’autres philosophes. Alors quelle évidence peut mener à des systèmes scientifiques logiques ? Comment, dès lors, espérer prouver des théories scientifiques avancées de cette manière ? 

Il faut donc nous tourner vers l’approche empirique : vérifier une théorie grâce à l’expérience. Mais cela, Popper le rejette catégoriquement : comment peut-on prouver une proposition à l’aide d’un exemple ? C’est ici un simple exercice mathématique : un exemple n’est jamais preuve d’une propriété universelle – celle-ci doit se démontrer pour être acceptée comme telle. L’expérience se présente à un instant t, sous des conditions bien déterminées. Rien ne nous permet d’affirmer avec certitude qu’à un autre moment, sous d’autres conditions, les propriétés validées par cette première expérience seront à nouveau validées.

Nous voici confrontés à cette conclusion : il est impossible de déterminer de manière définitive la vérité d’un énoncé scientifique. Le critère de démarcation consiste alors à déterminer de manière définitive la fausseté d’un tel énoncé. En effet, si la logique ne peut plus nous être utile, l’expérience a encore un rôle à jouer : celui du contre-exemple. Là encore, c’est un simple exercice mathématique : une propriété est nécessairement fausse si au moins une expérience se montre être un contre exemple. Dire « le soleil se lève et se couche tous les jours sur la Terre » est faux, car il y a un soleil de minuit au pôle. Cette expérience-là falsifie la théorie selon laquelle le soleil se lève et se couche tous les jours sur la Terre. 

Il apparait donc non seulement qu’un système n’est empirique ou scientifique que s’il est susceptible d’être soumis à des tests expérimentaux (la logique ne pouvant suffire), mais en plus, que c’est la falsifiabilité, et non la vérifiabilité, qu’il faut prendre comme critère de démarcation, et donc, qu’ « un système faisant partie de la science empirique doit pouvoir être réfuté par l’expérience » (La logique de la découverte scientifique, K. Popper). Pesons nos mots : un système est scientifique si et seulement s’il est falsifiable, c’est-à-dire réfutable par l’expérience.

Il s’agit désormais de tirer les conséquences de cette définition, ce que Popper fait dans Conjectures et Réfutations. Il propose une approche dynamique de la science : le scientifique va former des conjectures et hypothèses, qui vont ensuite être testées, c’est-à-dire mises à l’épreuve. Le but est de tenter de les réfuter à l’aide de tests « d’une capacité critique élevée ». En effet, si ce n’est pas possible, alors ces hypothèses gagneront en fiabilité; si c’est possible, « nous acquérons une meilleure connaissance de ce problème et il nous devient possible de proposer des solutions plus concertées. » Il est bien sûr possible que jamais nous n’atteignions une vérité scientifique, mais il ne faut pas en désespérer, puisqu’à chaque erreur, notre connaissance s’accroît. Cependant, nous ne le saurons jamais (car rien ne peut être vérifié, seule la méthode par falsification est possible), ce qui invite à l’humilité. L’auteur avance alors une définition de la science : « celles de nos théories qui se révèlent opposer une résistance élevée à la critique et qui paraissent, à un moment donné, offrir de meilleures approximations de la vérité que les autres théories dont nous disposons, peuvent […] être définie comme « la science » de l’époque considérée ».

Guillaume d’Hérouville

Laisser un commentaire