La décroissance est-elle une utopie ?

Les succès récents de l’écologie politique, des marches pour le climat aux victoires électorales de plus en plus nombreuses, surtout en Europe, cachent en réalité une nébuleuse d’idées, d’utopies, plus ou moins « concrètes », qui permettraient de mettre un frein à la destruction de la planète. Il se trouve en effet que l’écologie politique, qui s’est toujours conçue comme une pensée globale de la société, voulant démonter la rhétorique de responsabilisation personnelle menée par les grands groupes industriels (sur ce sujet, lire l’article de Grégoire Chamayou : « Eh bien, recyclez maintenant ! », Le Monde Diplomatique, février 2019). Pensée globale, elle se doit en particulier d’être économique. Ce que l’on en retient le plus souvent est la notion de « décroissance », popularisée après la publication, en 1972, du « rapport Meadows » ou « rapport du club de Rome », intitulé Les Limites de la Croissance.

Remontons en 1968, date de la fondation du club de Rome. Les Trente Glorieuse battaient à leur plein. Les chocs pétroliers n’avaient pas encore eu lieu. L’heure était à la modernisation, au confort généraliser et à l’émergence des classes moyennes, bref : à la croissance. L’utilisation d’énergies fossiles a permis un développement inégalable de l’humanité depuis le XIXe siècle.
Les industrialisations successives ont permis à des milliards d’êtres humains de sortir de la pauvreté. Néanmoins, le Club de Rome, réunissant économistes, industriels, mais surtout physiciens et mathématiciens du MIT, partit d’un constat simple : « il ne peut y avoir de croissance infinie dans un monde fini ».

Pour comprendre les principes de la pensée décroissante, il s’agit de définir plus précisément ce qui est entendu par « croissance économique ». Les économistes conventionnels la définissent d’ordinaire par « l’augmentation durable de la production de biens et de services dans une économie au fil du temps » (Bishop, Matthew. « Croissance et développement », Colin Hay éd., Dictionnaire d’économie politique. Capitalisme, institutions, pouvoir., 2018, pp. 149-162.). Un problème se pose néanmoins, celui de la mesure de cette augmentation. L’outil le plus répandu aujourd’hui est celui de Produit Intérieur Brut (PIB). Il est calculé en synthétisant l’ensemble de la valeur ajoutée qui se dégage de la production sur un territoire donné. Outre la difficile différenciation entre PIB réel et nominal (tenant compte de l’inflation), on peut reprocher au PIB de ne pas mesurer l’ensemble de la production effective de biens et de services, mais seulement ceux produisant une plus-value, excluant de fait toute action bénévole ou ménagère. Ainsi, garder ses enfants, cultiver des tomates dans son jardin ou réparer un vélo abîmé par ses propres moyens ne sont pas des activités créatrices de valeur économique, tandis qu’employer un baby-sitter, acheter des tomates à un cultivateur professionnel ou bien racheter un nouveau vélo participent à la croissance telle que mesurée par le PIB. Or, dans la réalité, les effets engendrés par ces différentes actions sont équivalentes. Peut-être même est-ce plus efficace, au sens où moins consommateur d’énergie et de matériaux, de réparer soi-même son vélo. C’est ce type d’absurdité de la logique de croissance qui est avant tout remis en cause par les tenants de la décroissance. En effet, en fondant toutes les perspectives de développement économique sur l’augmentation toujours plus grande des valeurs ajoutées, les politiques, qu’elles soient publiques ou privées, auraient de facto négligé la prise en compte de tout autre facteur dans la mesure d’un développement, qu’il soit humain ou environnemental.

Les théoriciens de la décroissance remettent en cause le très consensuel « développement durable » : il n’est pas possible, selon eux, de maintenir une croissance économique exponentielle et en même temps de préserver nos ressources. Car, en sus de la critique des outils de mesure, les décroissants soulignent que l’idée même d’un développement économique exponentiel est absurde.
La raison est que la production industrielle, sur laquelle reposent tous les autres secteurs créateurs de richesses, doit toujours être comprise comme une transformation, nécessitant des matières premières et surtout de l’énergie. On connaît ainsi le prix du pétrole pour être l’un des principaux facteurs de l’évolution économique mondiale, ce qu’ont cruellement révélé aussi bien les chocs pétroliers de années 1970 que la récession de 2008, intervenant après six années de hausse croissante du prix du baril. En effet, l’énergie utilisée par l’homme est, à près de 90 %, fossile, c’est-à-dire reposant sur des matériaux – charbon, pétrole, gaz, uranium – potentiellement épuisables. Certes, on pourra objecter que le pic de production de ces énergies n’est pas encore passé (exception faite pour le pétrole conventionnel, depuis 2007) et que l’on trouvera encore des solutions « alternatives ». Dans les faits, ces solutions moins les énergies renouvelables que de nouvelles modalités d’extraction fossiles : gaz et pétrole de schiste ou de sable bitumineux, plateformes offshore en mer Arctique… Ces énergies fossiles sont néanmoins émettrices de Gaz à Effet de Serre (GES) : en 2015, 81,4 % du mix énergétique mondial est produit par le pétrole, le gaz et le charbon selon l’OCDE. Principale source du réchauffement climatique qui aurait, selon le dernier rapport du GIEC, élevé la température planétaire à au moins 1,3°C au-dessus de la moyenne préindustrielle. Or, les énergies renouvelables, qui y sont pour moins de 15 %, ne pourraient jamais pallier une diminution de 40 à 50 % d’ici 2050 de l’émission de GES, telle que préconisée par le GIEC. La seule solution viable serait à priori le nucléaire, mais il faut garder à l’esprit qu’il reste fortement sous-représenté dans la consommation énergétique mondiale, autour de 5 %. Une seule solution apparaît alors envisageable : « se mettre au régime », pour reprendre les mots de l’ingénieur Jean-Marc Jancovici interviewé sur France Culture le 14 mai dernier. Mais consommer moins d’énergie, c’est, nous l’avons vu, voir la production industrielle diminuer.

La décroissance est, à droite comme à gauche, fustigée comme une idée saugrenue, une utopie irréaliste : une « folie » pour le consultant libéral J. Coldefoy (« Mobilités : pourquoi la décroissance est une folie », Les Echos), quelque chose de « pas beau à voir » pour le marxiste Frédéric Lordon (« Problèmes de la transition », Le Monde Diplomatique). Ils arrivent tous deux au même constat : « ça s’appelle la récession » (Lordon). La récession, elle nous touche aujourd’hui de plein fouet. Personne ne s’en réjouit, bien au contraire. Les entreprises stagnent, voire licencient. Le système capitaliste, lorsqu’il tire de moins en moins de bénéfices, investit de moins en moins.
Décroître, c’est produire moins, mais aussi gagner moins, se chauffer moins, vivre avec moins de confort, etc. Cette évidence, un décroissant ne la nie pas, mais il demande : « avons-nous le choix ? ». Contexte de pandémie mis de côté, de plus en plus d’indicateur pointaient un essoufflement généralisé de l’économie mondiale. L’Allemagne était en récession au deuxième trimestre 2019 tandis qu’aux États-Unis, elle était prévue par un certain nombre d’acteurs économiques plusieurs mois avant le début de la pandémie (« Récession aux États-Unis: tout comprendre au risque qui inquiète le monde », Le Figaro, août 2019). La Chine connaissait elle aussi son plus faible taux de croissance depuis neuf ans.

Là est peut-être le cœur de la pensée décroissante, et ce que l’on en a le moins compris. Car la décroissance ne doit pas être prise pour un souhait détaché des réalités, un idéal, un monde rêvé, une utopie qu’on devrait chercher à atteindre. C’est d’abord un constat : nos sources d’énergies ne sont pas illimitées et ne pourront pas supporter une croissance infinie et, qu’on la veuille ou nom, nous allons finir par décroître. Pour une certaine écologie politique, c’est à partir de ce constat qu’il faut construire les rêves d’une autre humanité. Néanmoins, il demeure un fossé entre le militant écologiste aguerri et ce citoyen lambda qui vote EELV aux européennes pour se donner bonne conscience, sans avoir prêté l’oreille à l’eurodéputé David Cormand quand il affirmait, en avril 2019, que « la logique du capitalisme, c’est le productivisme […] et tant qu’on changera pas ce modèle-là, il n’y aura pas de solution possible ».

Adrien Crépel

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