La Chine comme modèle orwellien (1984)

« Combien de fois, et suivant quel plan, la Police de la Pensée se branchait-elle sur une ligne individuelle quelconque, personne ne pouvait le savoir. On pouvait même imaginer qu’elle surveillait tout le monde, constamment. Mais de toute façon, elle pouvait mettre une prise sur votre ligne chaque fois qu’elle le désirait. On devait vivre, on vivait, car l’habitude devient instinct, en admettant que tout son émis était entendu et que, sauf dans l’obscurité, tout mouvement était perçu. » L’espace d’un instant, l’on pourrait imaginer que ces paroles sont celles d’un citoyen chinois inquiet, désabusé, et presque résigné face à la surveillance incessante, assidue et insupportable à laquelle tout résident chinois se voit contraint. Et pourtant, ce n’est qu’un extrait de la dystopie 1984 rédigée par George Orwell à la fin des années 1940. Visionnaire, alors ? Non, car si Orwell cherchait bel et bien à décrire une société totalitaire soumise à un contrôle des moindres faits et gestes des citoyens, ainsi que de leurs pensées, il n’imaginait pas qu’une telle chose se produirait. 

Socialiste et presque marxiste, Orwell s’engage volontairement dans la guerre civile qui touche l’Espagne dès 1936 afin de lutter contre la montée des régimes fascistes. Il ne cessera dès lors de dénoncer le fascisme, le nazisme, le communisme soviétique mais surtout, toute forme de totalitarisme. C’est donc dans cette optique qu’il rédige 1984 dans lequel il décrit les rouages d’un totalitarisme qui prive peu à peu tous ses citoyens de liberté grâce notamment à une répression immense permise par un système de surveillance terrifiant. Si l’URSS avait déjà réussi à mettre en place un impressionnant système de surveillance, l’efficacité qui est aujourd’hui atteinte par la Chine laisse pantois. Si une telle maitrise a été obtenue c’est avant tout parce que la Chine a compris avant tout le monde que l’avenir se situait dans l’innovation et les nouvelles technologies.

Pays essentiellement urbain aujourd’hui avec 19 mégapoles regroupant plus de 10 millions d’habitants, la Chine a su s’adapter au concept de « ville intelligente » en vogue depuis les années 1990 pour compter désormais 230 villes qui s’impliquent dans ce sens. Pour accompagner cette urbanisation, les services doivent se mettre à niveau, et c’est bien ici que la comparaison avec l’univers de 1984 débute. La Chine ne compte aujourd’hui pas moins de 200 millions de caméras publiques placées sur tout son territoire, afin de, dit-on, mieux gérer les flux de population, la sécurité routière, les stationnements et pouvoir appréhender un criminel le plus rapidement possible. Ce chiffre déjà très impressionnant et inédit dans le monde quand on sait que 8 des 10 villes les plus surveillées au monde sont chinoises, est amené à croître encore plus et la Chine espère en obtenir le triple d’ici 2022. Désormais, chaque citoyen est surveillé et filmé dès l’instant où il met un pied dehors. Mais ce n’est pas tout, ce système s’applique aussi lorsqu’il est chez lui tant la collecte de données est forte.

Justement, l’application WeChat est devenue l’application la plus populaire en Chine grâce à un catalogue de services rendus inégalé sur l’Appstore. Envoyer un message ? WeChat ! Partager un moment avec ses amis, à l’image des réseaux sociaux que nous connaissons ? WeChat ! Commander un repas ? WeChat ! Appeler un taxi ? WeChat ! Payer dans un magasin ou à distance ? WeChat ! Je pourrais continuer la liste encore longtemps, tant l’application propose un contenu diversifié. Regrouper tous les services en une seule application a de quoi être alléchant, mais en réalité, WeChat a surtout accès à toutes les habitudes de ses utilisateurs. Et, bien sur, elle partage toutes ses données avec la police et les services de renseignement. Surtout, cette surveillance incessante a permis l’apparition d’un système dont le nom « crédit social » laisse déjà présager de son caractère insensé. Chaque individu est noté selon ses comportements quotidiens, et si tous commencent avec un capital de 800 points, il est fortement conseillé de ne pas en perdre démesurément, sous peine d’être humilié publiquement, et, pire encore, de voir ses libertés réduites. Imaginez un instant une situation banale en France, un homme promenant son chien sans laisse, cigarette à la bouche, traversant au feu rouge sans la moindre anxiété. Si traverser au feu rouge ne peut être que déconseillé, très nombreux sont ceux qui s’autorisent à le faire. En Chine, ce n’est pas simplement déconseillé, c’est une infraction, tout comme promener son chien sans laisse ou fumer dans un espace public, qui vous fait instantanément perdre des points de votre crédit social, et qui, dans certaines villes, entraine même la diffusion de votre visage et de votre nom sur d’immenses écrans géants. Ce n’est pas tout, le tribunal de Kaifeng va même jusqu’à diffuser les photos des personnes qui ont perdu leur crédit social sur Tik Tok. Aussi humiliant soit-elle, cette technique sert également à avertir les citoyens que vous êtes considéré comme « suspect » car bien mal vous prendra de fréquenter des individus au crédit social abaissé, cela vous en fera perdre également.

Votre crédit social n’est même pas uniquement calculé sur vos comportements publics, le simple fait de payer ses factures avec du retard ou de ne pas faire le tri sélectif vous coûtera. Ainsi, en plus d’être constamment surveillé et parfois humilié, la perte des points est corrélée à une série de restrictions pesantes comme l’interdiction de prendre des transports publics, ou même, dans les cas les plus graves,  d’accéder à une école ou d’espérer une promotion professionnelle. Les entreprises, elles aussi, possèdent leur système de crédit social, et les restrictions peuvent cette fois menacer leur survie. La censure bat également son plein, et la Chine revendique une souveraineté complète sur les contenus diffusés en ligne. La pornographie, toute forme de religion qui diffère de celle du parti, et de très nombreux sites étrangers sont prohibés (comme c’est le cas dans 1984). Impossible également de critiquer le régime, et l’application WeChat déjà évoquée plus haut, bien qu’elle ne supprime pas le message de la messagerie de celui qui se risque à critiquer, empêche le destinataire de voir le message arriver. Mais surtout, si un incident a lieu dans le pays, toute image ou information qui est localisée dans la zone concernée est immédiatement bloquée.

En définitive, la Chine semble avoir atteint un tel niveau de surveillance numérique que tous les citoyens sont incessamment scrutés dans leurs moindres faits et gestes, limités dans leurs accès aux contenus en ligne, privés de liberté d’expression et le PCC exerce donc une pression ininterrompue sur sa population. Si George Orwell semble avoir imaginé un pays qui contrôlerait sa population à l’image de ce qu’exerce actuellement la Chine, si il semble avoir prédit l’avènement d’un ministère de la propagande comme il en existe en Chine avec son ministère de la Vérité, il était en réalité bien loin de concevoir ce qu’est la Chine aujourd’hui, un régime totalitaire d’un genre nouveau.

Yrieix Lavaud