La “cancel culture” : retour triomphant du tribunal populaire

NDLR : Extrapôle rappelle que les opinions des rédacteurs n’engagent qu’eux et non l’association.

Fléau de notre société contemporaine ou compensateur d’une justice qui semble en insatisfaire plus d’un, la cancel culture, difficilement traduisible en français comme bon nombre de termes importés, est aujourd’hui au cœur de multiples débats.

Si toute traduction semble hasardeuse, les définitions de cette pratique anglo-saxonne le sont tout autant. Avec la cancel culture, chacun se réinvente justicier principalement sur les réseaux sociaux, mais également dans la vie réelle, raison pour laquelle cette tendance s’avère grandement problématique. Votée « expression de 2019 » par le célèbre dictionnaire australien Macquarie, à quoi correspond la cancel culture et pourquoi pose-t-elle problème ?

Le nouveau juge

On boycotte un artiste pour des propos déplacés, on retire des prix suite à des révélations fracassantes sur les passe-temps intimes d’un personnage public, on censure, on dénonce et surtout on juge… oui mais sans juge. En effet, la cancel culture se passe volontiers des formalités du système judiciaire et pourquoi s’y avilirait-elle ? Elle n’a, en apparence, aucunement la prétention de remplacer la Justice. Elle la contourne, oriente l’opinion publique et manipule éhontément l’esprit des utilisateurs les moins aguerris et les plus malléables si bien que la décision de justice n’a finalement plus grande importance : le mal est fait. Et pour cause, la cancel culture est insidieuse et surtout globale dans notre système de pensée actuel où des groupes aux tendances directoriales s’offusquent de chaque opinion discordante, du moindre argumentaire s’éloignant trop à leurs yeux du récit « lu et approuvé » par la masse quasi -despotique. Elle écarte sans scrupules les détracteurs d’une bien-pensance étouffante et obscurantiste à l’instar de la « police de la pensée » dans la dystopie orwellienne. Née aux États-Unis, cette tendance a traversé l’Atlantique en 2016 grâce au mouvement très médiatisé « Me too » fleurissant, depuis lors, un peu partout sur nos écrans. L’idée paraissait louable à ses prémices mais elle a rapidement dérivé vers une forme de tribunal populaire où personne n’est à l’abri d’une lapidation virtuelle. Pourquoi est-elle problématique diront certains ? Tout simplement parce qu’elle menace tant la liberté d’expression que la présomption d’innocence, deux piliers fondateurs d’un État de droit qu’est censé être le nôtre.
La cancel culture ne s’attarde pas sur les détails et c’est bien là tout le danger, elle s’empare d’une affaire liée à un sujet de société (oserais-je dire « mainstream » ?) : racisme, violences faites aux femmes, grossophobie, violences policières pour n’en citer que quelques-uns… et décuple son intérêt aux yeux du public en médiatisant sa pseudo-condamnation grâce à un titre accrocheur et deux ou trois chiffres bien souvent sortis de leur contexte. Le problème c’est que tout le monde peut devenir justicier virtuel, chacun peut « supprimer » tout le monde sans fondement, sans connaissance des faits, sans justice. Ce n’est pas une coïncidence si la popularité de la cancel culture s’est fortement accrue alors que les voix contre les failles du système judiciaire se sont élevées. Face à une justice déficiente, tournez-vous vers la cancel culture ! On en vient à un monde où les décisions de justice n’importent plus car le venin des accusations fallacieuses (ou non) a déjà été répandu sur la toile. Si l’on est accusé, alors on est jugé ; non pas par un tribunal mais par des centaines de milliers d’utilisateurs. Quand bien même ce chanteur accusé d’agressions sexuelles venait à être innocenté, le mal est fait et sa « réputation » (tristement essentielle à notre époque) est ternie définitivement.

Le tribunal populaire est de retour

La cancel culture est de facto révélatrice d’un mouvement prônant la pensée unique et puritaine si bien qu’elle nous rappelle une autre dérive kafkaïenne : le maccarthysme, cette période où l’on traquait avidement les supposés communistes comme aujourd’hui l’on condamne les idées dérogeant à une pensée unique et contrôlée. Ce ne sont plus les mêmes sorcières mais la chasse reste ouverte… Cette volonté de faire disparaître quelqu’un, son œuvre, ses paroles est la raison même de la polémique qui entoure la cancel culture tant elle est radicale et irréversible. Ainsi, si au Moyen-Âge on redoutait la peine ultime de l’excommunication, aujourd’hui on craint l’ « effacement » social pour des paroles prononcées et des idées partagées… Durant l’été 2020, cette tendance jusqu’alors consignée au monde virtuel a quitté les écrans pour pousser quelques convaincus au déboulonnement des statues représentant des personnes « supprimées » . Les adeptes de la cancel culture souhaitent ainsi transposer les codes de la vie virtuelle, par essence éphémère, au monde réel en supprimant dans son entièreté une personne, quitte à occulter une part entière de notre passé collectif. Or Winston Churchill ne disait-il pas qu’« un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre » ?
La cancel culture ne laisse la place ni au droit de réponse ni à la repentance : elle est absolue et aveugle. Mais le plus désolant est le manichéisme dont elle fait preuve : opposant le camp des bien-pensants à celui des divergents, allant même jusqu’à condamner l’entourage de la personne mise à l’index n’ayant pas eu le réflexe immédiat de tirer sur l’ambulance. Le monde est désormais divisé en deux catégories : les “supprimants” et les supprimés.
Presque rien n’a changé depuis cette mémorable réplique de Blondin ! Ce mouvement est une mosaïque des éléments néfastes de notre société actuelle où panurgisme, obscurantisme et absence de demi-mesure sont monnaie courante. Une chose est sûre, avec la cancel culture, la carrière de Desproges se serait éteinte aussi rapidement qu’elle aurait débuté.

Alice Guyard

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