Julian Assange : la vérité contre le pouvoir

Le procès de Julian Assange, dont les audiences en vue d’une extradition aux États-Unis sont censées reprendre cet automne*, est sans doute un événement dont l’importance politique et géopolitique est encore sous-estimée. Cet Australien de 49 ans se voit poursuivi par les autorités américaines pour 18 chefs d’accusation, dont l’infraction du séculaire espionnage act.

L’homme fort des lanceurs d’alerte

Passible de 175 années de prison au total, l’icône des whistleblowers publie depuis 2006 sur son site internet wikileaks.org des documents gardés secrets par des États et des particuliers.

Julian Assange apparait dès lors comme un intermédiaire permettant aux lanceurs d’alerte de transmettre leurs révélations dans un cadre sécurisé et de bénéficier d’une éventuelle protection. C’est dans ce cadre qu’un certain Edward Snowden, à l’origine des révélations de 2013 sur l’ampleur de la surveillance de masse opérée par le gouvernement américain, a reçu l’aide de Sarah Harison, membre de Wikileaks et proche d’Assange. Ce dernier a donc su inventer une technique et un mode de journalisme totalement nouveau et transgressif, qui conditionne désormais tout une galaxie de révélations.

Un parcours à la marge

On a tendance à les comparer, voire les confondre, mais contrairement à Snowden, Assange n’a jamais fait partie de ce système qu’il combat. Il a toujours été à la marge. Très tôt formé à la programmation et à la cryptographie, il rejoint à la fin des années 1980 un groupe de hackers, et participe en 1991 au piratage du fournisseur de réseaux de télécommunication canadien Nortel. Il sera d’ailleurs condamné à 2000 dollars d’amende par la justice australienne en 1996 après plus
d’un an d’incarcération. Cette première altercation avec des autorités publiques, guidées dans leur enquête par les renseignements américains, sera déterminante dans l’attitude du jeune homme face à la première puissance mondiale. Concevant un certain nombre de protocoles informatiques et logiciels opensource par la suite, souvent à des visées de protection des données personnelles, il incarne dès cette époque cette figure du hacker « grey hat », « crypto-anarchiste », en lutte contre l’emprise croissante des États et des multinationales sur le Web, sorte de Far West numérique des années 1980-90**.

Le tournant Wikileaks

La création en 2006 de l’organisation Wikileaks marque un tournant dans la vie d’Assange. Passé dans la postérité pour avoir révélé des milliers de documents confidentiels au grand public, sa notoriété s’accroît d’autant plus avec la révélation des exactions de l’armée américaine en Irak, et notamment la célèbre vidéo Collateral Murder (https://collateralmurder.wikileaks.org). Dans cette dernière, on aperçoit des soldats américains tirer sur un groupe de civils, parmi lesquels un reporter de guerre et des enfants. Bien qu’à ses débuts Wikileaks n’excluait pas de s’associer à d’autres médias traditionnels, comme il le fit avec le Guardian ou le New York Times, l’organisation s’en est finalement éloignée, se bornant à délivrer des données (data), faits bruts, dépourvus de toute analyse et interprétation.

Ce « journalisme scientifique », selon la formule d’Assange, consiste à délivrer en premier lieu, sinon exclusivement, les sources primaires, les informations brutes qui permettent au lecteur de critiquer et de vérifier les informations. Il y a dans le projet de Wikileaks cette idée (d’aucuns la qualifieront d’idéalisme) que les citoyens n’auront pas besoin de la tutelle d’un commentateur sans grande légitimité pour comprendre le sens et les implications d’un massacre de civils perpétré par l’armée américaine sur le sol irakien.

La ligne éditoriale de Wikileaks met ainsi en son cœur l’impératif « scientifique » de vérité, travail d’autant plus ardu dans un monde de plus en plus complexe et difficile à appréhender. D’autant plus ardu que de plus en plus d’intellectuels et de politiques décrivent une ère de la « post-vérité », pour ne proposer que des « opinions », des convictions toutes relatives. Assange est un journaliste qui donne à son métier un sens bien différent que l’éditorialiste de votre journal d’opinion favori : il ne fait pas de son média un simple moyen de convaincre les gens à ses causes, mais une véritable source d’information objectives.

La vérité, rien que la vérité…

Ne dire que la vérité, certes, mais aussi la dire toujours, quoi qu’il en coûte. L’exemple le plus flagrant de la rigueur de cette ligne est probablement l’affaire qui, ces dernières années, a le plus nuit à l’image de Wikileaks :

Au cours de la campagne présidentielle de 2016, les e-mails de la candidate démocrate Hillary Clinton ont révélés l’ampleur des collusions entre l’ancienne secrétaire d’État et le Democratic National Committee, organisateur supposément neutre de la primaire qui a investi Mme Clinton. Wikileaks a fait le choix de publier ces documents immédiatement, au plus fort de la campagne présidentielle et ce alors que la démocrate aurait pu être à bien des égards plus complaisante avec eux depuis le bureau ovale que ne l’est l’actuel locataire des lieux***. L’opération a été décriée par l’ensemble de la sphère progressiste et libérale, jusqu’à en faire la principale cause de l’échec de Mme Clinton aux présidentielles.

Car certes, la publication des « e-mails » a peut-être contribué à l’élection pour quatre ans d’un candidat « instable et dangereux » (encore que l’auteur de ces lignes émet de sérieux doutes sur le caractère déterminant de cette seule publication), mais aurait-il été plus pertinent de faire gagner une rivale supposément plus morale, mais qui n’a pas hésité à intriguer pour s’assurer de son investiture, en dépit de toute considération démocratique ?

Assange fait le constat que ce sont justement ces manigances, ces mensonges, qui nuisent à la démocratie et engendre une recrudescence des dirigeants autoritaires. Alors, révéler la vérité, rien que la vérité et toute la vérité, contribuera peut-être à créer du chaos, de l’anarchie, mais ce chaos ne vaut-il pas mieux que le règne d’un ordre injuste ? In fine, l’« ouverture » des gouvernements, l’exposition au grand jour de leurs secrets, sert le peuple, désormais armé pour en reprendre le contrôle. Le plus grand succès de Wikileaks est sans doute à cet égard le rôle joué dans la révolution tunisienne de 2011, par la publication de câbles diplomatiques témoignant de la corruption de personnalités du régime de M. Ben Ali au profit de puissances étrangères.

En définitive, on s’aperçoit qu’il y a quelque chose d’anarchiste dans la pensée et la pratique du fondateur de Wikileaks. Le combat du journaliste est toujours une lutte contre l’État, cet « ordre imaginaire » (Harari) qui a fondamentalement besoin d’asseoir son règne sur une fiction, un mensonge, et ne craint rien de plus que la vérité.

* Les auditions en vue de l’extradition de M. Assange ont été d’abord suspendues au printemps dernier, puis récemment interrompues pour cause de contamination de l’un des avocats au Covid- 19.

** Les expressions « black hat » et « white hat » attribuées parfois aux hackers, renvoient d’ailleurs à la couleur des chapeaux des cowboys des Western, où celle-ci marque leur appartenance aux gentils ou méchants.

Adrien Crépel

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