Histoire des relations entre l’Empire ottoman et l’Occident au XIXème siècle

Cette chronique a été pensée dans le but de compléter, non seulement chronologiquement mais également pour lui donner sens, un écrit précédent sur le XVIIIème siècle et les relations entre l’Empire ottoman et l’Occident durant cette période. Le but est toujours de s’attarder sur les liens entre ces deux entités à des époques passées pour éclairer leurs relations actuelles. Comme il a été montré précédemment, l’Empire ottoman et les puissances occidentales ont noué durant le XVIIIème siècle des relations fortes bien que parfois dissimulées par une forme de mise à distance mutuelle. Cependant et malgré une certaine continuité, le XIXème siècle est surtout celui du déclin de la puissance ottomane et son rapport à l’Occident va s’en retrouver bouleversé.

L’Empire ottoman, une puissance européenne en déclin au XIXème siècle

A la fin du XVIIIème, l’Empire amorce très clairement une longue et douloureuse phase d’agonie, parfaitement représentée par la formule appelée à devenir célèbre de Nicolas Ier en 1853 : « l’Empire ottoman est l’homme malade de l’Europe ». Cette agonie est favorisée par les puissances occidentales qui ne veulent pas de son effondrement brutal (ce qui entraînerait une déstabilisation de la région et une possibilité pour la Russie de s’étendre de manière inquiétante, notamment pour les Anglais) mais qui se permettent une position quasi-colonialiste, y intervenant de plus en plus comme en témoignent l’expédition d’Egypte de Napoléon Bonaparte (1798-1801) ou la construction du canal de Suez entre 1859 et 1869. Tout le XIXème siècle ottoman va être marqué par une opposition frontale avec la Russie tsariste, à nouveau alimentée par les puissances occidentales. Les échecs ottomans vont alors se succéder et ce notamment en son propre sein, c’est ainsi qu’en 1830 et après huit ans de guerre, la Grèce obtient son autonomie puis son indépendance ou que la Serbie obtient son autonomie en 1829… Après une relative période de reprise entraînée par une politique intérieure ambitieuse (développée en troisième partie), intervient la deuxième grande période de reculs ottomans qui s’ouvre avec les révoltes dans les Balkans, la perte de la Roumanie, de la Thessalie… L’Empire adopte alors très clairement une politique de recentrage sur son cœur et on observe une dynamique d’effacement ottoman en Europe. Cependant, bien qu’affaiblie, la Sublime Porte demeure européenne avec des territoires sur l’Adriatique et un pied dans les Balkans depuis le XIVème siècle. Elle apparaît malgré tout à la fin du XIXème non plus comme un territoire oriental fantasmé comme elle a pu l’être au cours des siècles précédents mais comme une puissance pauvre qui tente de s’élever au rang des grands européens. C’est ainsi qu’en 1914, il ne reste plus à l’Empire qu’une portion congrue d’Europe et par rapport à ses avancées antérieures, il est géographiquement de moins en moins européen.

Une présence européenne de plus en plus prégnante au sein-même de l’Empire

Mais au-delà de cette vision géographique et linéaire, on observe plusieurs phases au sein même de l’Empire et une progression des influences européennes. Les Ottomans prennent rapidement et brutalement conscience du déclin dont souffre l’empire et ce notamment après la traumatisante expédition d’Egypte, les Français arrivant à lui prendre l’une de ses régions les plus riches, l’Egypte. Dès 1838, la Sublime Porte s’ouvre économiquement aux puissances occidentales, c’est-à-dire au libéralisme. Au cours de la guerre de Crimée entre 1854 et 1856, des chemins de fer voient le jour, construits avec l’aide des capitaux européens ainsi que des banques du vieux continent. Une forme d’interdépendance économique commence à se faire jour. En parallèle et pour tenter d’enrayer son déclin, l’Empire va lancer une série de réformes de modernisation et d’occidentalisation en 1839, les Tanzimat. Cette politique, tournée vers l’Occident est saisissante. En effet, ce dernier apparaît alors comme le mal initial mais également comme un remède quasiment prophylactique. Les institutions ottomanes et notamment l’armée vont tenter de s’inspirer des grandes puissances européennes : L’Etat se dote de nouvelles institutions comme un Conseil des Ministres en 1840, et réorganise ses ministères, il créé des codes de réglementations législatives, administratives et commerciales entre 1840 et 1850. En 1876, l’Empire ottoman va même jusqu’à se doter d’une constitution. La Sublime Porte semble être alors plus que jamais inspirée par l’Europe comme en témoigne cette citation ironique et incisive de l’amiral Moltke quant à l’armée ottomane suite à la suppression du corps des Janissaires par Mahmut II : « une armée sur le modèle européen, avec des tuniques russes, un règlement français, des fusils belges, des turbans turcs, des selles hongroises, des sabres anglais, et des instructeurs de toutes les nations ». Cependant cette politique de Tanzimat va s’achever en 1876 sur un demi-échec, butant sur une société encore beaucoup trop hétéroclite et sur la défaite militaire face à la Russie tsariste en 1878. D’autant plus que certaines réformes ont été menées brutalement, trop certainement pour des institutions ottomanes peu préparées comme le souligne Hilmi Ziya Ülken : « Les réformes introduites par les Tanzimat ont donné naissance à de nouvelles institutions qui ont ignoré les anciennes coexistant avec elles »[1]. Des mouvements anti-occidentaux se font alors jour et Abdülmecid Ier lui-même est victime d’une tentative d’attentat à Kuleli en 1859. Si les Tanzimat ne sont qu’un demi-échec, c’est parce qu’elles ouvrent la voie à une ère au cours de laquelle l’Etat-nation européen sera vu comme l’objectif ultime de l’Empire ottoman et cette vision sera reprise par les fondateurs de la République de Turquie. L’occidentalisation et la sécularisation forment alors le mouvement pris par l’Empire, un mouvement ambigu par essence puisqu’il prend ses racines dans une réaction au colonialisme occidental et dresse, pour s’en défendre, le modèle occidental lui-même. La relation entre l’Occident et la Sublime Porte est alors déjà éminemment paradoxale, entre opposition frontale violente et attirance irrésistible teintée de fantasme. Cependant, suite à cet échec de modernisation et face aux défaites militaires, la Sublime Porte poursuit sa déliquescence sans arriver à l’endiguer. Au tournant du XXème siècle, l’Empire ottoman, encore affaibli par la révolte des Jeunes Turcs en 1908 et l’ingérence de puissances européennes comme l’Empire allemand qui y entreprend la construction du très célèbre « Bagdadbahn » (1903-1918), va se lancer, et se perdre, dans la Première Guerre mondiale aux côtés de l’Allemagne et de l’Empire d’Autriche-Hongrie.

Ainsi, la relation entre Empire ottoman et puissances européennes occidentales a été difficile au cours des XVIIIème et XIXème siècles. Cependant, il ne faudrait pas y voir un affrontement violent permanent, l’Empire est toujours déchiré entre Orient et Occident, ne sachant quel modèle appliquer et cela va l’accompagner dans toute sa descente aux enfers jusqu’en 1914. C’est également une période riche pour les arts et culturellement extrêmement effervescente. Les politiques d’occidentalisation de la société ottomane vont d’ailleurs laisser des traces et Mustapha Kemal les reprendra à son compte et les approfondira lorsqu’il construira la Turquie républicaine, avec toujours l’interrogation brûlante de savoir jusqu’où il faut s’inspirer du modèle occidental. La prise de conscience du retard économique et militaire par rapport à l’Europe a poussé l’Empire à adopter les recettes tirées de la pensée économique, sociologique, militaire européenne. Autrement dit, l’acquisition de ces nouveaux savoirs a été un mouvement de réponse destiné à soulager « l’homme malade de l’Europe », mais certainement pas à même de le guérir. Il semble aujourd’hui important d’enseigner et de comprendre cette histoire trouble, entre rejet et attirance mutuelle, car le passé a toujours une résonance sur le présent.

Elias Balat

Bibliographie :

  • Georgeon François, « L’Empire ottoman et l’Europe au XIXe siècle. De la question d’Orient à la question d’Occident », Confluences Méditerranée, 2005/1 (N°52), p. 29-39.
  • Yilmaz Özcan, « La Turquie républicaine, « déchirée » entre l’Orient et l’Occident ? », Relations internationales, 2017/4 (n° 172), p. 15-30.
  • Eldem Edhem, cours du Collège de France : L’Empire ottoman et la Turquie face à l’Occident.
  • Hilmi Ziya Ülken, « Tanzimat’tan Sonra Fikir Hareketleri », in Tanzimat. I Yüzüncü Yıldönümü Münasebetiyle, Istanbul, MFV, 1940, p. 761.
  • Hilmi Ziya Ülken, « Tanzimat’tan Sonra Fikir Hareketleri », in Tanzimat. I Yüzüncü Yıldönümü Münasebetiyle, Istanbul, MFV, 1940, p. 761.