Génocides oubliés : le mur de sang entre Turquie et Occident

Quel est le point commun entre les Assyriens, les Grecs d’Anatolie et les Arméniens ? Tous ces peuples ont été victimes de génocides entrepris par les Turcs.  

« Le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel : meurtre de membres du groupe ; atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ; mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ; transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe. » 

Cette définition de l’ONU (1948) est issue des réflexions de Raphaël Lemkin. Juif polonais, il présente ce néologisme aux procès de Nuremberg. Il affirme cependant avoir réfléchi au terme bien avant la Shoah. Peut-être après l’étude du massacre des Assyriens… 

Entre 1915 et 1923, trois génocides sont commis par les Turcs. Le plus « spectaculaire » extermine 1,5 millions d’Arméniens, soit 75% de la population. Mais ce génocide, internationalement reconnu, ne doit pas faire oublier ses deux contemporains : le génocide des Assyriens (600 000 morts, soit 70% de la population), et celui des Grecs d’Anatolie (de 150 000 à 350 000 morts). 

La Turquie refuse le terme génocide, condamnant même son usage (jusqu’à 16 ans de prison). Les thèses officielles sont néanmoins contradictoires : il n’y a pas eu de massacres ; les massacres et déportations étaient justifiés par la trahison de ces minorités pendant la Grande Guerre… Ce refus de reconnaissance est évidemment un frein majeur au rapprochement avec l’Europe, surtout avec la Grèce et avec l’Arménie. Exposons donc ces événements clés dans un souci de compréhension de la Turquie moderne. 

Ces trois groupes ont deux points communs : ils sont chrétiens, et ils ne sont pas d’ethnie turque. Ce sont des populations qui occupaient l’Anatolie et la Mésopotamie avant l’invasion ottomane, et qui fin XIXe sont encore majoritaires dans certaines régions. Or la fin du XIXe est un temps de crise pour l’Empire: retard économique, mais surtout pertes territoriales massives. Cela engendre des mouvements prônant un nationalisme turc musulman, et excluant de fait ces peuples non turcs et non musulmans.

C’est dans ce contexte que les génocides débutent : les massacres hamidiens, de 1894 à 1896, provoquent la mort de 300 000 chrétiens. Ces tueries sont un mélange de pogroms spontanés et de directives émanant du sultan. Elles battent en brèche la thèse turque de déportations pour trahison durant la guerre : en effet, ces massacres montrent que le génocide est antérieur à la Grande Guerre. Les historiens s’accordent en majorité à attribuer ces premiers massacres à une volonté d’uniformiser l’Empire autour d’une ethnie et d’une religion uniques, et donc d’ainsi en renforcer la cohésion. 

En 1915, le génocide prend toute son ampleur. Les chrétiens de Turquie sont brûlés vifs, noyés, exécutés sommairement, violés, gazés, cibles d’expériences scientifiques… Cela se combine à une destruction systématique des églises, voire des villages, et à des marches en rond dans le désert jusqu’à épuisement…. L’Etat ordonne même la confiscation de tout bien appartenant à un chrétien, qu’il soit grec, arménien ou assyrien. De nombreux généraux et ministres disent explicitement vouloir « nettoyer » la Turquie de tout homme, femme ou enfant chrétien. 

La fin de la guerre n’est pas celle des atrocités. En effet, le traité de Sèvres (1920) prévoit de céder aux Grecs les parties de l’Anatolie où ils sont majoritaires, c’est-à-dire essentiellement la côte. En outre, de vastes territoires sont accordés aux Arméniens. Mais les Turcs, désormais dirigés par Kemal, rejettent ces dispositions. La Turquie déclare la guerre à la Grèce et à l’Arménie, annexe de nombreux territoires, et reprend les massacres, pillages et déportations, jusqu’en 1923. A cette date, un traité est signé décidant l’expulsion de tous les Grecs d’Anatolie, achevant de fait 3000 ans de présence hellénistique. Des mesures similaires sont prises visant à chasser les rares Assyriens et Arméniens rescapés. 

Pourquoi la Turquie est-elle à ce point négationniste ?

En effet, les preuves ne manquent pas : charniers, photographies, ordres officiels, nombreux témoignages, villages calcinés… Mais ce génocide a été perpétré par les fondateurs de la Turquie moderne. Reconnaître le génocide reviendrait à remettre en question les fondements de l’identité nationale, à admettre que la Turquie est née d’un bain de sang. Cela explique la désinformation intense d’Ankara sur le sujet, l’interdiction de la recherche, et la pénalisation du mot « génocide » (préférez lui « événements de 1915 »). 

Ce triple génocide demeure une plaie béante pour les peuples concernés, qui en 10 ans sont passés de majoritaires à éradiqués. Elle l’est aussi pour la Turquie : le génocide et surtout l’entêtement du pays à se renfermer dans des thèses insensées et contradictoires sont ses principaux handicaps sur la scène internationale. 

Il montre enfin à quel point une Turquie européenne semble aujourd’hui incongrue : comment un pays né d’une éradication méthodique des Grecs et, plus largement, des chrétiens peut-il être dit européen ? Il semble là y avoir un contre-sens. Surtout tant que la Turquie nie les faits. 

Ces tueries ont éradiqué d’Anatolie et de Mésopotamie les peuples chrétiens qui y vivaient depuis plusieurs millénaires. Ironie de l’histoire, les Kurdes, musulmans, ont activement participé à ce génocide. En tant que dernière minorité ethnique subsistant dans ce pays, il semble bien qu’à leur tour ils soient devenus indésirables… 100 ans plus tard, rebelotte ? La stratégie turque ne change pas. 

Pierre Celier