Du communisme au pays des Schtroumpfs

« C’est la schtroumpf finale, schtroumpfons nous, et demain l’internationale sera le genre schtroumpf !»

Tel aurait pu être le refrain de l’internationale communiste si le chant révolutionnaire eut été écrit dans la langue imaginaire des schtroumpfs, de l’éponyme bande dessinée incontournable créée par Pierre Culliford alias Peyo, en 1958. Si les gamins des années 2000 ont moins grandi avec les Schtroumpfs que leurs ainés, les petits personnages bleus sont longtemps restés très ancrés dans la culture populaire, faisant le bonheur de millions d’enfants. Dérivés en dessins animés, jouets innombrables, films et jeux vidéos, les Schtroumpfs sont au panthéon des personnages de la jeunesse.

Le titre de la chronique peut amuser : associer ainsi l’idéologie du socialisme révolutionnaire à des personnages de bandes dessinées pour enfants parait ridicule, au mieux sympathiquement absurde. Comparer l’univers des Schtroumpfs au communisme est pourtant courant, le parallèle étant régulièrement fait par divers analystes, et même par l’essayiste Francais Antoine Buéno dans son « petit livre bleu ».

À y regarder de plus près, le parallèle est en fait presque pertinent.

Comment vivent les Schtroumpfs ? Leur village introverti semble être une société radieuse et autonome, tout le monde y est heureux. Les schtroumpfs n’ont pas ou très peu de notions spirituelles, aucune religion. Au village, on vit dans sa maison en champignon standardisé. La propriété privée ne semble pas exister ou du moins n’est pas mentionnée, et les schtroumpfs sont dépourvus de système monétaire. Dans l’album « le Schtroumpf financier », l’introduction de l’argent dans le village représente même un danger pour sa stabilité. Chaque schtroumpf a une activité définie et exclusive dans le village, ce qui contribue à l’uniformité de celui-ci : le bricoleur, le paysan, l’intellectuel, le sportif, et cætera. Par ailleurs, l’identité individuelle est minime. Les patronymes des schtroumpfs sont réduits à la fonction qu’ils occupent, et tous portent les mêmes uniformes : culottes et bonnets (phrygiens !) blancs. Les schtroumpfs vivent isolés dans leur monde idéal, tous sont égaux, à l’exception du meneur, en la personne du grand Schtroumpf. Il est le chef au village du seul fait de son âge avancé, c’est un dirigeant paternaliste, stricte mais lucide et bienveillant. Il porte, contrairement à tous les autres, du rouge (!) et arbore une barbe blanche fournie, non sans rappeler les fondateurs du communisme.

Et qui sont les ennemis des schtroumpfs ? On pourrait citer le schtroumpfissime dans l’album éponyme, tyran qui brise l’égalité qui unit les schtroumpfs, dans une histoire qui fait allusion de manière ostentatoire à l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Mais le premier antagoniste des schtroumpfs, c’est Gargamel. Le sorcier est aigri, cruel, et il est obsédé par l’or. Une référence au fieffé capitaliste ?

On pourrait continuer longtemps les analogies entre la société utopique marxiste et le pays des schtroumpfs, à l’image de farfelus théoriciens américains qui voient en « Smurf » (le nom anglais des schtroumpfs, NDLR) l’acronyme de « Socialist Men Under Red Father ». Sans tomber dans la surinterprétation, il est vrai que la comparaison entre le village des schtroumpfs et l’utopie communiste est pertinente et amusante. N’est-ce pas là le propre des sociétés idéales ?

Mais rendons à César ce qui est à César (ou au grand Schtroumpf ce qui est au grand Schtroumpf, choisissez). Thierry Culliford, fils du créateur des schtroumpfs, a déclaré, blasé devant ces théories, que son père était tout à fait apolitique et n’avait aucunement voulu dépeindre une société communiste, alors que le monde était en pleine guerre froide à la création de la série.

Alors nous autres, contentons-nous de relever en souriant les similitudes entre le village des schtroumpfs et l’idéal de Marx, sans la prétention de certains polémistes.

« Prolétaires de tous les pays, schtroumpfez-vous ! Vous n’avez à perdre que vos schtroumpfs.”

Nemo Millet

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