Divagations sur la littérature

NDLR : L’Extrapôle rappelle que les opinions des rédacteurs n’engagent qu’eux et non l’association.

« Déesse, chante-nous la colère d’Achille, de ce fils de Pélée, – colère détestable qui valut aux Argiens d’innombrables malheurs ». Ces premiers vers de l’Iliade, chef-d’œuvre parmi les chefs-d’œuvre, savent faire naître sur le visage du lecteur averti un fin sourire de connivence. Car celui qui, au détour d’une page, d’un discours, d’un article, sait repérer instinctivement un vers d’Homère, se sent appartenir à un groupe restreint, fermé, dont les membres se joignent et se reconnaissent à travers un sentiment diffus – mais puissant – de compréhension intime du beau et, en matière de livres, de la littérature.

Cependant, bien souvent, ce ressenti solide se veut exclusif : il faut, pour joindre entre eux les connaisseurs, qu’il donne l’illusion d’être inaccessible. Il veut faire croire à celui qui s’enorgueillit d’avoir lu les poètes antiques, Labé, Stendhal, Hugo ou encore Gracq, qu’il est particulier, et qu’il sait, mieux qu’un autre, distinguer au milieu du fatras détestable des romans de gare ce qui, vraiment, vaut la peine d’être lu. Ce Graal littéraire, l’amateur éclairé l’appelle littérature. Et bien souvent, il refuse d’accepter comme œuvre légitime les romans mal-écrits, mal pensés, ces ouvrages-là qui n’ont d’autre prétention que de faire rêver un instant les êtres qui n’ont pas, comme lui, pu prendre le temps de se pencher sur ce que le littéraire appelle classique. C’est là tout le malheur de la littérature. Confisquée par certains, elle est dépossédée de sa nature profonde, réduite insolemment à ces ouvrages majeurs que l’on cite, étudie et compare, et dont les lecteurs s’arrogent le droit de décréter qu’un écrit est ou non digne d’être lu, d’entrer la tête haute dans le panthéon des œuvres grandioses et, ce faisant, réservées à un groupe qui se croit seul à pouvoir les comprendre.

Il ne s’agit pas ici de fustiger les amants des belles lettres, de refuser le droit d’aimer ce qui fait depuis beau temps consensus, non. Il est normal que certains prennent davantage plaisir à parcourir les pages du roman Le Rouge et le Noir, du reconnu Stendhal, plutôt que de La dernière des Stanfield, du méprisé Lévy. Mais il est tout aussi normal que d’autres personnes, à la sensibilité différente, prennent davantage de plaisir à se plonger dans le dernier enfant de Guillaume Musso, disponible dans les boutiques de nos aéroports. Bien souvent pourtant, ces deux auteurs accessibles sont la cible privilégiée des critiques, bien davantage qu’Amélie Nothomb, Jean Bruce ou Anna Gavalda, dont le lectorat se détache pourtant également bien distinctement de celui des livres tenus pour reconnus. Ce plaisir de la lecture d’un roman simple, d’un roman de tous les jours, que certains s’amusent à rejeter en bloc, n’est pas moins légitime que celui que l’on retire de l’effort du plongeon dans un classique exigeant. L’illégitimité, en vérité, c’est celle du dogme qui voudrait que la littérature soit faite d’ouvrages parfaits, et perçus comme tels par une minorité qui, se faisant, décrédibilise l’acte de lire tout autre ouvrage.

La volonté de restreindre la littérature à un groupe de textes canoniques, profonds certes, mais difficiles d’accès, et de la transformer, bien malgré elle, en un marqueur social, voilà qui ce qui, à dire vrai, n’a pas de fondement. Cet effort de distinction entre ce qui est beau et ce qui ne l’est pas, plutôt qu’entre ce qui nous touche ou ne nous touche pas, contribue à tuer la beauté vraie, celle de l’acte de lire, de se perdre dans les méandres obscurs d’une histoire prenante et, ce faisant, dans les dédales sinueux de l’imagination. C’est cela qu’il faut réhabiliter : le droit pour le lecteur de lire sans jugement, pour la littérature d’exister par elle-même. Si un livre sait toucher ne serait-ce qu’une personne, entrer en résonnance avec son vécu, ses instincts, ses espoirs, alors il est réussi. Il peut être par ailleurs mal écrit, mal construit, au regard des monuments aux côtés desquels il voudrait s’insérer, mais il n’en est pas moins une partie intégrante, légitime, à laquelle l’on ne saurait ainsi refuser l’existence – quoiqu’on puisse tout aussi justement ne pas l’aimer – de la Grande Littérature.

La littérature n’est rien d’autre que l’œuvre dans l’œil de celui qui la lit. À ce titre, on ne doit que vouloir l’exempter des débats partisans et des jugements de valeur et la rendre au public, cesser de fustiger un auteur populaire sous prétexte qu’il parle à ceux qui ne peuvent se pencher sur des œuvres cent fois consacrées pour leur génie, mais l’accepter comme une part d’un tout. Que l’on l’aime ou non est une autre question, mais il a le mérite de toucher ceux que les livres de la norme n’émeuvent pas et qui n’ont, pour autant, pas à en être méprisés.

L’envol de la lecture, de l’oubli d’un monde, le nôtre, pour nous plonger un moment dans un nouvel univers, didactique, semé de réflexions profondes de quelque nature qu’elles soient, ou simplement plaisant, dépend bien davantage du lecteur que du livre. Disqualifier un ouvrage parce qu’il n’est pas assez intellectuel, c’est en fait prendre le risque de se tromper sur la nature même de la littérature, en voulant pourtant la trouver. Laissons-la à elle-même, elle se passe de nous.

Noé De Vos

Bibliographie :

  • Homère, L’Iliade, « Chant I – Invocation », traduction par Robert Flacelière, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p.93.
  • Stendhal, Le Rouge et le Noir, Réed. Le Livre de Poche, 1830
  • LEVY, Marc, La dernière des Stanfield, Ed. Robert Laffont, 2017.
  • PROUST, Marcel, À la recherche du temps perdu III – Le Temps Retrouvé, GallimardBibliothèque de la Pléiade, p.891.

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