Le métro, inauguré pour la première fois à Londres en 1863, s’est installé dans les métropoles du monde entier à mesure que le phénomène de l’industrialisation s’est diffusé. C’est le moyen de transport iconique de ce processus ; urbain, métallique, rationalisant les trajets et le quotidien de ceux qui l’empruntent.

Alors que sa symbolique matérialiste peut sembler antagoniste de la poésie, dont la première des caractéristiques est un langage métaphorique, le métro est parfois pris comme sujet par les poètes. Ceux-ci s’intéressent alors justement à son aspect mécanique. Le métro étant par ailleurs le lieu de la foule, il possède aussi un aspect profondément social. Cette dualité entre une nature à la fois résolument inhumaine et profondément humaine est retranscrite en poésie. De plus, cet art est utilisé par les pouvoirs publics comme un outil permettant d’accroître l’humanité de cet espace. Enfin, métro et poésie possèdent des caractéristiques communes, ce qui a engendré des formes poétiques renouvelées.

Le métro, symbole d’une société déshumanisée

Le métro est cet objet mécanique, qui évolue en espace urbain, souterrain, obscur. Ses trajets sont par nature restreints, récurrents et bien souvent effectués dans un but purement utilitaire. En ce sens, le métro s’oppose au train, qui lui est synonyme de longues échappées au travers de terres exotiques, de voyages, métaphores d’un renouveau dans la vie du passager ; il est porteur d’une symbolique du rêve. Alors que nombreux sont les poètes à avoir choisi pour objet le train, le thème du métro a cependant aussi intéressé certains d’entre eux. Il a été alors érigé en symbole d’une société industrialisée qui perd de son humanité. Ainsi, Ossip Zadkine, poète et sculpteur russe, évoque le métro dans un poème éponyme de l’objet.

“Amené dans les entrailles d’un ver souterrain
Comme si je n’étais rien
Dans l’appendice tremblant une folie hurlante regorge
Se meurtrit dans les spirales zigzagantes labyrintesques ”

La figure du métro-monstre est ici évidente. Il est une créature démentielle, qui écrase et nie l’humain. L’espace dans lequel il évolue se rapproche d’une représentation des enfers : souterrain, aux dimensions démesurées ; c’est un dédale synonyme d’errance et de folie. Cendrars, dans Les Pâques à New-York, l’évoque aussi, écrivant : “les métropolitains roulent et tonnent sous terre ”. Dans ce long poème, il décrit une ville où explose l’industrialisation alors que la religion s’étiole. Le métro est utilisé comme allégorie de cette société en transformation, il est le visage du renouveau tant physique que spirituel qui vient ébranler les sociétés de l’époque. Harold Hart Crane, poète américain, consacre plusieurs strophes de son recueil The Bridge à cet objet.

“And so
of cities you bespeak
subways, rivered under streets
and rivers. . . . In the car
the overtone of motion
underground, the monotone
of motion is the sound”

Dans cet extrait, on voit émerger un parallèle entre le métro et la banalité d’un quotidien réglé, dénué de poésie. Le métro est associé à la monotonie ; il est si omniprésent que le passager l’oublie. Son mouvement est seulement sous-entendu, et non perçu. Cette association entre le métro et la mécanisation de l’existence culmine avec l’expression “métro, boulot, dodo”. Chose amusante : la poésie en est à l’origine. Ces trois mots proviennent en effet d’un poème de Pierre Béarn, ayant pour thème un prolétaire. En Mai 68, les contestataires ont transformé cet extrait de vers en slogan, qui est ensuite à son tour tombé dans le langage courant.

Le métro est porteur d’une symbolique du rêve

Un espace social propice à la création poétique

Cependant, le métro n’est pas seulement cette froide machine qui mécanise l’existence ; il est aussi le lieu du social par excellence, avec cette foule qui y fourmille continuellement. Une tension entre l’inhumain et l’humain est ainsi inhérente à la nature du métro. Les fenêtres du métro, à l’inverse de celles des trains, n’offrent que parois obscures et crasseuses ; la foule devient alors l’objet des poètes. Elle est en outre semblable à un paysage : changeante, colorée, mouvante. Dans le poème Métro Poème à 2 voix de Pierre-Albert Birot, cette dualité se manifeste.

Des paroles d’individus anonymes s’entremêlent ici. Cela témoigne à la fois de la monotonie du quotidien, les dialogues ayant des sujets banals et superficiels, mais aussi des subjectivités rencontrées. Le poète a ainsi capturé une image qui ne se reconstituera jamais, la foule se recomposant perpétuellement. En révélant les individualités qui la constitue, il fait apparaître la poésie, la subjectivité de l’instant. Par ailleurs, les villes tentent de s’approprier l’aspect social du métro pour diminuer le côté inhumain de ce transport et combattre en ce sens la mécanisation du quotidien de ses usagers. Leur outil : la poésie. Ainsi, la RATP organise annuellement un concours, au terme duquel les poèmes des lauréats sont affichés dans les stations et rames. À Londres, le programme “poems on the underground” affiche des poésies tant classiques que contemporaines sur l’ensemble du réseau. Des initiatives similaires sont lancées à Prague, Bruxelles, New-York et dans bien d’autres villes encore. Le métro étant l’antagonisme de la poésie tout en accueillant un large public, il est autant nécessaire qu’aisé d’y diffuser cet art.

Des formes poétiques renouvelées, miroirs des similitudes entre métro et poésie

Enfin, les poètes exploitent les caractéristiques communes au métro et à la poésie. La poésie est en effet l’art de l’écriture métaphorique – de l’image donc – et du travail du rythme. Le métro a à voir avec les images, qu’il s’agisse comme vu précédemment de la foule qui joue le rôle de paysage ou de la symbolique de cet objet. La question du rythme lui est aussi intimement liée, son déplacement étant un minutieux calibrage. Ces similitudes ont été exploitées par des poètes dans des calligrammes, comme l’a fait par exemple Michelle Grangaud, avec son poème Station. Les artistes du mouvement de l’OuLiPo se sont aussi saisis de ces rapprochements. L’OuLiPo a pour vocation de renouveler la poésie grâce à la mise en place de contraintes d’écritures. Le poème de métro, inventé par Jaques Jouet, en est un exemple. Il s’agit d’un poème qu’il faut écrire durant un trajet de métro ; le nombre de vers est déterminé par le nombre de stations et le nombre de strophes par le nombre de changements de lignes. Il faut composer le vers dans sa tête quand on est en mouvement et l’écrire durant les arrêts. Le métro est donc un objet complexe, duel, porteur d’une forte symbolique. C’est cette nature hybride qui a intéressé les poètes, pour qui le métro est autant la métaphore de la révolution industrielle et de la mécanisation du quotidien que le lieu de la foule par excellence. Alors peut-être vous aussi vous prendrez-vous au jeu, et scruterez d’un œil neuf cette vie qui grouille dans ce monstre de fer. Peut être même irez-vous jusqu’à écrire un poème de métro ?

Lou Abadie