Derrière l’offensive d’Erdogan au Rojava, un conflit turco-kurde sur plusieurs fronts

L’offensive lancée au Rojava par les armées du président turc Recep Erdogan en octobre 2019 a été frappante pour de nombreux observateurs occidentaux. En effet, ils ont vu les Forces Démocratiques Syriennes (FDS), principal allié de la coalition internationale en Syrie lors de la lutte contre l’Organisation État Islamique (OEI), souffrir, sans aucun soutien américain ou européen, d’une attaque massive de la part de la deuxième armée de l’OTAN sur des terres qu’ils avaient reprises aux islamistes. Néanmoins cette opération devrait être regardée non seulement du point de vue de la guerre syrienne mais également du point de vue du conflit civil turco-kurde, maintenant vieux de plus de 35 ans. 

C’est une rivalité bien ancienne que l’opposition turco-kurde : on pourrait évoquer à ce titre les derniers temps de la dynastie Ayyoubide, kurde et héritière de Saladin, qui s’écroule, prise entre les Mamelouks turcs d’Égypte à l’Ouest et l’invasion de la horde turco-mongole à l’Est. La rivalité dont il s’agit de parler ici est quant à elle plus récente, mais autrement plus vivace. La nation kurde serait en effet la plus grande nation apatride au monde – estimée à plus de 40 millions d’individus – avec sa langue et sa culture qui la distinguent de ses voisins perses, arabes et turcs. Après la Première Guerre mondiale et l’effondrement de l’Empire Ottoman, les Kurdes pouvaient s’attendre, à l’instar des Arabes, à ce que leur soit accordé un État : la création d’un Kurdistan (État des Kurdes) avait été longtemps rêvée mais jamais encore réalisée. 

C’est effectivement ce à quoi s’étaient engagés les Occidentaux : trois articles du  Traité de Sèvres de 1920 énoncèrent les dispositions générales devant présider à l’instauration d’un Kurdistan autonome aux frontières relativement conformes à la réalité du peuplement kurde. Mais le Traité de Sèvres ne fit pas long feu. Le refus turc de le ratifier poussa à la conclusion d’un second traité, à Lausanne, en 1923. Ce traité vit les Turcs, forts des récents succès de Mustapha Kemal, se doter de frontières beaucoup plus étendues à l’Est… au dépend des Kurdes, qui ne sont cette fois pas même mentionnés par le texte. Dépourvue de tout cadre d’organisation politique à la faveur des confrontations territoriales entre Turcs, Anglais et Français, la nation kurde se voit éclatée entre des territoires syriens (« Kurdistan de l’Ouest », ou Rojava), irakiens (« Kurdistan du Sud »), iraniens (« Kurdistan de l’Est ») et bien sûr turcs (« Kurdistan du Nord »). Cette situation demeure aujourd’hui au regard du Droit international, bien que deux entités politiques kurdes aient émergé ces dix dernières années : en Irak, une région administrative autonome reconnue comme telle tend à s’autonomiser, tandis qu’en Syrie, le Rojava s’est constitué à la faveur de la guerre civile comme un État fédéral de facto. Le sort de ces entités est cela dit bien fragile, et vogue au gré du jeu des puissances turque, iranienne et russe.

Le Kurdes du Nord sont les plus nombreux, estimés à plus de 15 millions, essentiellement à l’est du pays. Cette population est certes traversée d’une multitude de courants politiques mais une organisation partisane s’est considérablement démarquée ces quarante dernières années : le Parti des Travailleurs du Kurdistan. Le PKK a rassemblé à partir des années 1980 une jeunesse kurde libérée de l’influence des agha, chefs des tribus traditionnelles, qui avaient mené les mouvements kurdes jusqu’aux années 1960 et qui furent par la suite incarcérés en masse par le gouvernement militaire turc d’alors. Sous la direction d’Abdullah Öcalan, le PKK se construisit en rupture avec les mouvements pro-kurdes traditionnels par un idéal qui impliquait certes la constitution d’un Kurdistan indépendant, mais un Kurdistan en tête de pont de la révolution marxiste-léniniste. L’idéologie d’Öcalan a néanmoins évolué au cours des années 1990-2000, notamment à la faveur de la chute du bloc communiste, de l’émergence de mouvements féministes en son sein et de la place prise par le PKK et ses affiliés en Syrie. Aujourd’hui, le PKK est davantage qualifié comme municipaliste ou communaliste que véritablement communiste. Inspiré des travaux du philosophe anarchiste américain Murray Bookchin, le PKK a formé un projet de société novateur, fondé sur la décentralisation et l’écologie.

À cet idéal, le PKK allie une stratégie : la guerre par la terreur. Cette guerre ne donne jamais ou rarement lieu à d’affrontements directs mais est un enchaînement sans fin d’attentats, ciblant des dignitaires et représentants du pouvoir turc, et de répressions considérables, comme à Diyarbakir, métropole bombardée par l’aviation turque en 2015, occasionnant au moins 130 morts. Les trêves, comme en 2005 ou en 2015, ne durent que quelques mois tout au plus, quand les combats semblent sans fin. Depuis 1984, le conflit aurait ainsi fait plus de 45 000 morts, dont la plupart parmi les Kurdes eux-mêmes. Aujourd’hui le PKK s’est grandement affaibli en Turquie : il s’est officiellement replié sur les montagnes irakiennes en 2013. Il reste néanmoins la bête noire des autorités turques, qui prétextent souvent des affinités avec cette organisation pour emprisonner des militants et élus locaux kurdes.

Les succès politiques du PKK semblent plus important de l’autre côté de la frontière syrienne. En effet, le PYD (Parti pour l’Union Démocratique), qui s’est d’abord construit comme une branche syrienne du PKK, a pris de l’ampleur et des responsabilité à la faveur de la guerre civile syrienne déclenchée en 2011. Les YPG (Unités de Protection du Peuple), bras armé du PYD, furent en effet au cœur des FDS (Forces Démocratiques Syriennes), qui imposèrent, notamment depuis 2016 et suite à plusieurs victoires contre l’OEI, un État dans l’État au Nord de la Syrie. Le Rojava est apparu comme un modèle de société pour nombre de penseurs de gauche. Régi selon un principe de gestion quasi-exclusive des affaires courantes par des conseils locaux, sa structure est à la fois conforme aux principes municipalistes de Bookchin et due à la difficulté d’imposer un pouvoir centralisé en situation de guerre civile. Le Rojava a frappé également par ses vœux d’inclusivité : Kurdes comme Arabes, sunnites, chiites et chrétiens, tous devaient avoir leur voix au chapitre pour la préservation de sa fragile intégrité politique. 

En conséquence, le Rojava paraît comme une menace considérable pour le pouvoir turc, au contraire du Kurdistan irakien, où la prise d’autonomie s’est faite par l’intercession d’anciens chefs de tribus, conservateurs et hostiles aux idées d’Öcalan. Si le projet syrien arrivait à se concrétiser hors du cadre de la guerre civile, l’État kurde nouvellement créé pourrait servir de base arrière à de nouvelles opérations du PKK en Turquie, mais surtout donner de nouveaux espoirs à une population qui demeure aujourd’hui fatiguée des affrontements. En réduisant l’assise territoriale des FDS et en assurant un retour au Rojava des armées de Bachar El-Assad, l’offensive d’octobre dernier a donc été autant une occasion pour la Turquie de s’imposer comme une puissance géopolitique qu’une action visant à préserver sa fragile cohésion sociale et territoriale. 

Adrien Crépel

Quelques lectures sur des aspects peu abordés (à trouver sur cairn.info) :

– Sur les mouvements féministes au sein du PYD et du PKK : Flach, Anja. « Le communalisme au Rojava : une révolution de femmes », Mouvements, vol. 101, no. 1, 2020, pp. 153-162. 

– Sur le Kurdistan irakien et sa situation face au droit international public : S. Baban, Bryar. « Le Kurdistan : d’une nation apatride au droit à l’État ? », Civitas Europa, vol. 38, no. 1, 2017, pp. 153-178.