Constantinople : à ville glorieuse, fin glorieuse

Le 29 mai 1453 symbolise la charnière entre deux mondes, de même que la ville qui tombe ce jour-là est la charnière entre deux continents. Constantinople, vestige ultime de l’Empire romain et de la civilisation grecque, est investie par les Ottomans. Chute devenue inéluctable d’un Empire réduit à peau de chagrin, cet événement n’en est pas moins un profond bouleversement géopolitique, mais aussi artistique, religieux… Causes multiples, déroulé spectaculaire, conséquences inimaginables : plongeons dans ce tournant fascinant et oublié de l’Histoire.

Entité indépendante en 395, à son apogée au VIe siècle où l’Empire romain est presque reconstitué, l’Empire byzantin est réduit au minimum en 1453. La conquête arabe lui ôte des territoires prospères et symboliques, tandis que l’émancipation de Rome sous tutelle franque abat son statut d’Etat de l’unité chrétienne. Le sacre de Charlemagne et le schisme de 1054 (séparant catholiques et orthodoxes) finissent d’officialiser ce changement de statut.

A partir du XIe siècle, le pays, déjà harcelé par les Bulgares et les Turcs, voit ses relations avec l’Occident se détériorer suite au sac de la ville en 1204 par les Croisés. Au XVe siècle, Constantinople et le Péloponnèse représentent les derniers vestiges de l’Empire byzantin. Les Ottomans, de part et d’autre de la cité, contrôlent les voies commerciales.

Triste tableau. Pourtant le basileus (l’empereur) conserve son prestige et son influence. La résistance de l’Empire est impressionnante : le territoire est cédé progressivement, combat après combat. La triple enceinte de Constantinople, érigée au Ve siècle, encore visible aujourd’hui suscite l’admiration : cette dernière a resisté à seize sièges, dont trois contre les Ottomans (le plus récent en 1422 !). La diplomatie byzantine orchestre également de nombreuses guerres civiles chez les Ottomans, retardant éternellement l’échéance.

Cette résilience induit en erreur les Européens, plongés dans le mythe d’une Byzance éternelle. En 1450, l’inquiétude grandit et incite l’Empire à faire appel aux occidentaux pour sauver le christianisme en Orient. En dépit des appels du pape à poursuivre une croisade, ces derniers restent vains…

L’appui des alliés ne cesse de s’affaiblir. Alors que Français et Anglais se déciment entre eux, la Hongrie, alliée traditionnelle est au bord de la guerre civile et sous la menace des appétits habsbourgeois. De plus, Venise et Gênes, très grandes puissances de l’époque sont réticentes à s’engager en raison de leurs d’intérêts commerciaux avec les Ottomans. Ainsi, seul l’Aragon, dont l’histoire n’est que lutte contre des invasions musulmanes, envoie une flottille, secondée par une poignée d’Italiens. Outre ces questions géopolitiques règne un mépris réciproque entre Occidentaux et Grecs.

Avril 1453. Environs 100 000 Ottomans et Serbes encerclent une ville défendue par 7000 hommes. Les Ottomans ont appris de l’Histoire : seule la domination maritime a engendré l’unique prise de Constantinople en 1204. Ainsi, le sultan Mehmed II a levé une immense flotte de 120 navires, contre moins de vingt chez les byzantins. Enfin, les Ottomans alignent des canons, arme qui bouleverse l’art militaire de l’époque.

Pendant deux mois, les assiégés se livrent à une intense bataille contre l’ennemi, mettant en difficulté l’offensive turque à plusieurs reprises. Malgré le courage et l’abnégation de l’Empereur Constantin XI, combattant jusqu’à la mort, Mehmed II entre dans la ville le 29 mai. L’Empereur restera néanmoins un héros de l’indépendantisme grecque.

L’arrivée de Mehmed II n’est pas triomphale. La ville, autrefois peuplée d’un demi-million d’habitants, n’en compte plus que 40 000, et de nombreux quartiers sont vides d’humanité. Les soldats continuent de piller, tuer, et d’asservir une population déjà affaiblie et meurtrie par les combats. Afin de marquer une rupture définitive avec l’Empire précédent, le sultan se livre à une politique de destruction des édifices religieux et administratifs. C’est la naissance d’une nouvelle superpuissance avec Istanbul comme capitale.

Dès lors, l’équilibre géopolitique européen est très fortement bouleversé. Moscou devient le nouveau cœur de l’orthodoxie, et récupère sa dignité impériale. La Valachie et l’Albanie, effrayées, deviennent vassaux des Ottomans, plaçant les Habsbourg, puissance dominante d’Europe en première ligne.

Fin du Moyen-Âge ? Cause de la Renaissance ? La thèse d’un afflux de savoirs vers l’Italie après la chute de la ville est discutée (Michelet XIXe). Tout d’abord, les textes grecs antiques ne sont pas ignorés en Occident : Saint Thomas d’Aquin (XIIIe siècle) est par exemple un grand admirateur d’Aristote, « Le Philosophe ». En outre, l’Italie n’a pas attendu 1453 pour voir éclore des auteurs comme Boccace ou Pétrarque, annonciateurs de la Renaissance. En réalité, l’apport culturel est progressif, et 1453 n’est qu’un accélérateur.

Dans les domaines de la peinture et l’architecture, les évolutions sont progressives. Alors que l’Occident était partagé entre art gothique et art byzantin (dans plusieurs villes d’Italie, comme Ravenne ou Venise), le lent affaiblissement de l’Empire a joué un double rôle selon D. Arasse : d’une part la redécouverte d’éléments byzantins (la coupole, très utilisée en Occident à partir du XIVe siècle alors qu’elle avait été délaissée), d’autre part l’abandon de certaines pratiques. En effet, alors que l’influence byzantine diffuse l’or comme couleur du sacré, et l’impose en fond des tableaux, l’Italie du XIVe siècle s’en émancipe et le remplace par du bleu, sous l’influence de Giotto à la fin du XIIIe siècle. Voir l’année 1453 comme un tournant artistique est donc réducteur.

Qu’en est-il de la religion ? Si l’Empire a perdu l’Egypte chrétienne et la ville sainte de Jérusalem des siècles plus tôt, le basileus a su imposer aux Arabes et aux Turcs un respect envers les chrétiens. Ces derniers constituent alors la majorité de la population du Levant et de l’Egypte au milieu du Moyen-Âge. Sous les Ottomans, leur statut change. Ultra majoritaires en Anatolie, en Grèce et dans les Balkans, ils sont cependant soumis à un impôt spécial et considérés comme citoyens de seconde zone.

Après quelques siècles de tolérance, les persécutions s’aggravent au XVIIIe lorsque les indépendantistes grecs et balkaniques se structurent autour de la foi chrétienne. Les génocides des chrétiens arméniens, grecs, syriaques ont été ravageurs. Alors que les chrétiens, protégés par la France, représentaient encore 30% de la population ottomane à la fin du XIXème siècle, ils ne constituent plus que 0,1 % aujourd’hui.

Bouleversements géopolitiques, mutations artistiques, remplacements massifs de population et transformations religieuses : telles sont les conséquences de la chute d’un Empire millénaire.

Pont entre l’Orient et l’Occident, l’Antiquité et la Renaissance, berceau du christianisme devenu cœur de l’islam, Constantinople demeure une clé de compréhension de la méfiance actuelle de la Grèce et des Balkans à l’égard de la Turquie…

Pierre Celier