Comment vote l’Amérique (2/2)

Pronostiquons le résultat de l’élection américaine du 3 novembre ! Les amateurs de paris le savent : être spectateur de quoi que ce soit, c’est toujours plus amusant quand on fait un pronostic. Voire quand on mise ! C’est d’ailleurs monnaie courante dans beaucoup de pays où les paris sont plus culturels qu’en France, comme au Royaume-Uni, où les bookmakers proposent de belles cotes sur le résultat de l’élection, pour lesquelles vous pouvez tenter votre chance (https://www.oddschecker.com/politics/us-politics/us-presidential-election-2020/winner).

Les éléments rassemblés jusqu’à présent peuvent amener à tenter de déterminer qui sera vainqueur de la présidentielle de 2020, et c’est bien le minimum quand on prétend expliquer “comment vote l’Amérique”. Indépendamment de toute considération politique quant aux candidats et par la seule analyse des tendances électorales, déterminons qui sera président pour quatre ans. Si ces résultats s’avèrent erronés le 4 novembre, c’est qu’il y aura eu de la triche, comme s’en inquiète Donald Trump ! Et puisque nous avons commencé à raisonner en termes de pari sportif, analysons point par point l’élection pour déterminer les chances et les forces de chacun, à la manière de pronostiqueurs professionnels de football (ou de matchs de NBA, pour rester outre-Atlantique).

Motivation

Après trois années au pouvoir approuvées par les Américains, la crise iranienne de janvier 2020, les émeutes de mai/juin 2020 et bien sûr la gestion impuissante de la pandémie de Covid-19 ont plombé le président Trump. Il espère bien remonter la pente et mène une campagne intense et agressive. Joe Biden a conscience de l’enjeu de l’élection et de ses chances, avec le souvenir amer de la défaite de Clinton en 2016. Il se pose en restaurateur de la décence à la Maison-Blanche et fait campagne avec force tranquille. Conclusion : égalité sur la motivation.

Le slogan de campagne de Trump reste le «Make America Great Again » de 2016

Bilan et passifs politiques

Trump se vante avec triomphe de ses trois premières années au pouvoir pour son action fiscale, économique et diplomatique, et n’admet pas ses faiblesses de 2020, sur lesquelles Biden l’attaque beaucoup et souvent à raison. Les années de Biden au sein de l’administration Obama ne sont pas spécialement mises en avant par le candidat, et l’implication de l’ancien président dans la campagne démocrate ressemble un peu à un cadeau empoisonné. En effet, les années Obama sont loin de faire l’unanimité, et Biden y est associé. Conclusion : léger avantage de Trump sur le bilan politique.

Personnalités

Puisque les élections américaines sont binaires et que les citoyens sont friands de grands personnages, la réputation et la personnalité sont cruciales et les élections sont très personnalisées. Trump était l’outsider intimidant en 2016, avec ses sorties tranchantes et sa non-conformité, au point que beaucoup le discréditaient d’office pour cette raison. Mais ses quatre années de présidence ont fait de lui un homme d’État installé. Sa personnalité atypique n’est donc plus tellement un argument de poids, et elle agace un nombre croissant d’électeurs. Si Biden est bègue, plutôt mou et âgé, il cultive depuis cette année une image de « grand-père sympa » qui estompe un peu sa réputation de « sleepy Joe ». Conclusion : léger avantage de Biden sur la personnalité.

Colistiers

Chez les colistiers candidats à la vice-présidence, l’actuel vice-président Mike Pence joue, comme il en a l’habitude, la carte de l’idéologie conservatrice assumée, mais aussi de la tempérance, en compensation de Trump et de son tempérament notoire.
Kamala Harris, colistière de Biden, rappelle son important et sérieux travail de magistrate californienne. Métisse d’un père d’origine jamaïcaine et d’une mère d’origine indienne, elle entend entre autres séduire les minorités ethniques et leurs votes, une manœuvre un peu trop évidente pour certains. Conclusion : égalité sur les colistiers.

Programmes

Cette élection n’est pas particulièrement marquée par les propositions révolutionnaires. Trump défend son bilan qu’il juge historiquement flamboyant et promet de poursuivre son action formidable à l’identique. Il est étrange pourtant, qu’avec un si bon bilan prétendu, son slogan de campagne reste le « Make America Great Again » de 2016, alors que « Keep America Great » a été longtemps envisagé. Biden n’est pas un grand promoteur de mesures, sa campagne se concentre surtout sur l’anti-trumpisme, et cela fonctionne. Il met néanmoins en avant quelques grandes idées générales et floues quant à leur application, comme la lutte contre les discriminations racistes et l’encadrement des armes à feu, et défend de rares points précis de son programme telle que l’augmentation du salaire minimum, notamment pour séduire l’électorat de gauche proche de Bernie Sanders. Conclusion : égalité sur les programmes.

Sondages

Les sondages nationaux sont actuellement unanimement favorables à Joe Biden. Beaucoup défendent la potentialité d’une victoire de Donald Trump, en ne se fiant pas aux sondages. Il y a un bon argument à cela : Hillary Clinton était donnée gagnante par les sondages en 2016 et a finalement perdu. La réalité des enquêtes est pourtant plus contrastée. Un mythe s’est construit sur le coup de tonnerre de l’élection de 2016, faisant de Donald Trump le représentant de la majorité silencieuse qui n’intéresse pas les sondeurs. Rappelons que la candidate démocrate avait alors largement remporté le vote populaire, et surtout que les sondages de cette année sont différents. Durant le mois d’octobre 2016, quelques enquêtes donnaient Trump vainqueur, mais la plupart prédisaient un écart compris entre 1 et 5,5 points, donnant Clinton gagnante, autour de 48 % des suffrages. Si en 2020 la cote de Donald Trump dans les sondages n’a pas changé par rapport à 2016 et reste autour de 42 % en octobre, son adversaire excède 51 % des intentions de vote d’après presque tous les instituts, le plaçant ainsi plus favorablement que Clinton ne l’était. Conclusion : avantage de Biden dans les sondages.

Swing states et grands électeurs potentiels

Donald Trump avait créé la surprise en 2016 grâce à l’obtention de nombreux petits États, entre autres les fameux swing states (ou État-charnières). Si la Floride, l’Iowa, l’Ohio et leurs 53 grands électeurs sont remis en jeu à chaque élection car indécis par nature, les État-charnières semblent être moins nombreux cette année qu’en 2016. Pour bon exemple, l’Arizona et la Pennsylvanie, indécis jusqu’au dernier moment en 2016 et dont Donald Trump avait tiré 26 délégués, semblent cette année être résolument démocrates. Ainsi Biden part avec plus de grands électeurs presque assurés que Clinton en 2016, rendant moins difficile l’obtention des 270 nécessaires. Le président actuel devra, pour rattraper son retard annoncé par les sondeurs, a minima remporter les 29 soutiens de la Floride ainsi que quelques swing states importants tel que la Caroline du Nord et ses 15 grands électeurs.
Vous pouvez vous amuser chez vous à composer la carte électorale du 3 novembre et répartir les grands électeurs à votre guise pour vérifier ces postulats grâce à la carte interactive proposée par le compilateur de sondages 270 to win (https://www.270towin.com/).
Conclusion : avantage de Biden sur les swing states et les grands électeurs potentiels.

L’on peut donc parier que Joe Biden sera le prochain président des États-Unis. Si Donald Trump a été longtemps favori grâce à une politique appréciée par une majorité d’Américains entre 2017 et 2019, ses impuissances de 2020 pourraient lui être fatales, alors que ressurgissent les démons d’une première élection gagnée à peu de choses près. Mais quel que soit le résultat de l’élection du 3 novembre, l’Amérique saura-t-elle réparer ses fractures, sauvegarder son économie et son système social, vaincre le Covid-19, avoir une bonne image et de bons rapports internationaux tout en sachant faire face à ses rivaux, et saura-t-elle affronter les grands défis du siècle ? Voilà bien tout ce qui devrait nous préoccuper quant à la première puissance de ce monde, bien au-delà des querelles entre ânes et éléphants.

Nemo Millet

L’extrapole n’incite à aucun pari. Jouer comporte des risques. Les jeux d’argent sont réservés à un public majeur.

Sources :
https://www.npr.org/2018/09/17/647421039/npr-marist-poll-40-percent-of-americans-thinkelections-arent-fair?t=1602866174340

Sondage 2013
https://news.gallup.com/poll/159881/americans-call-term-limits-end-electoral-college.aspx

Différence des méthodes
https://www.francetvinfo.fr/monde/usa/presidentielle/donald-trump/contrairement-aux-etats-unisles-sondages-fonctionnent-en-france_1912815.html

Méthode américaine
https://people.howstuffworks.com/political-polling.htm#pt2
https://fr.wikipedia.org/wiki/Coll%C3%A8ge_%C3%A9lectoral_des_%C3%89tats-Unis#/media/Fichier:CollegeElectoral2012.png
https://www.lemonde.fr/elections-americaines/article/2016/11/09/les-swing-states-penchent-pourdonald-trump_5027733_829254.html
https://constitutioncenter.org/blog/what-are-the-really-swing-states-in-the-2016-election/

Sondages 2020 vs 2016
https://en.wikipedia.org/wiki/Nationwide_opinion_polling_for_the_2020_United_States_presidential_election
https://en.wikipedia.org/wiki/Nationwide_opinion_polling_for_the_2020_United_States_presidential_election

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